Trois grandes faces nord, trois relations guide-client
Un peu par hasard sur cette saison 2024/2025, j’ai eu le plaisir de guider trois clients différents sur trois grandes faces Nord des Alpes : Cervin, Eiger et Grandes Jorasses.
Au-delà de la satisfaction que j éprouve suite a cette fameuse trilogie et de l’aboutissement que j’y vois dans mon métier de guide, j ai été marqué par les liens tissés là-haut. Les différences de personnalité se trouvent probablement accrues lors de ces épreuves tant physiques que mentales que représentent ces grandes ascensions. Difficile de se cacher derrière de faux-semblants là-haut, et les relations en sont d’autant plus authentiques!
Acte I: Bernard au Cervin, voie Schmitt, novembre 2024
Deux ans à scruter les webcams et être à l’affût des bonnes conditions et enfin le créneau semble se dessiner. On pousse les meubles pour pouvoir se dégager la disponibilité nécessaire, et c’est au pied de la face Nord que nous nous encorderons pour la première fois, Bernard et moi. Je suis partagé entre l inquiétude que cela entraine avant un tel projet et l’importante expérience que sa liste de courses démontre. Dès le premier contact, le bonhomme est chaleureux et a le verbe facile. Comme plusieurs clients, il me donne l’impression que sa vie a été construite autour de la montagne, et je suis ravi d avoir l’honneur de terminer avec lui sa trilogie des grandes faces Nord.
Bernard ne mâche pas ses mots, dans un sens comme dans l’autre, et c’est confortable de savoir ce qu’il éprouve du coup. Il exprime beaucoup, et lors de l’ascension d’une grande face, on a beaucoup de choses à exprimer justement ! Quant à moi, mon apprehension quant à l inconnue des conditions baisse lorsque j’aperçois des traces approchant la face, mais à l’arrivée de Bernard tardive au refuge, les doutes reviennent car il exprime avoir eu des difficultés pour marcher dans la neige sur un simple sentier! J’apprendrai ensuite que c’est dans ce genre de terrain que ses articulations le dérangent… Dans la nuit et à la recherche de l’itinéraire, la possibilité de renoncement est très forte et ce n est pas facile mentalement. Les traces entrevues la veille disparaissent, la neige est plus pulvérulente que prévu, et le leader d’une autre cordée tombe dans la rimaye juste au-dessus de moi, sans conséquence heureusement ! Ensuite, un passage peu difficile techniquement mais engagé, avec de la neige poudreuse sur des dalles et sans protection fait lâcher à Bernard un « on redescend ! » angoissé. Je suis content qu’il rejoigne mon analyse de cette situation précaire et le lui fait savoir, sans pour autant être en capacité a cet instant de lui fournir l empathie dont il aurait peut-être eu besoin! Je dois ensuite me ressaisir pour porter le course plus haut où je suppose que les conditions s’améliorent.
Dans la rampe en glace dure, je suis bien au courant de son mal de mollet, ce qui m’incite à adapter ma manière de progresser. Heureusement son aisance incroyable en dry tooling le rend très efficace dans les passages techniques. Le fait d’avoir semer la cordée partie en même temps que nous ce matin nous donne les coudées franches pour l’ascension et nous motive à avancer rapidement. C’est là où toute l’expérience de Bernard prime et où il arrive à maintenir l’intensité de l’effort jusqu’au sommet malgré des conditions de neige moyenne. À la pause une fois l’arête de Zmutt rejointe, le côté très actif de Bernard ressort et je l’oblige presque à s’asseoir pour se reposer lorsque la neige fond! Je comprends mieux sa boulimie d’ascension comme l’atteste la longueur de sa liste de courses: il ne s’arrête jamais ! La descente se fait sans trace dans une neige profonde et poudreuse, et vu que Bernard est premier pour que je l’assure, la recherche de l’itinéraire passe par lui. Je sais que je peux compter sur lui et là encore l’expression de son inquiétude ressort lorsqu’il ne trouve pas les premières cordes fixes, d’autant que la nuit arrive bientôt. En calmant le jeu et en faisant preuve d empathie cette fois, on finit par trouver le chemin et rejoindre Solvayhutte à la nuit tombée. La pression retombe et nous sommes ravis de nous détendre dans ce havre de paix. Lui qui a grimpé avec plusieurs guides, il me félicite sur ma gestion de la course et ma pose de protection, ce qui me touche. J’apprécie que parfois il sorte des normes dans sa manière de communiquer, que ce soit avec moi ou avec de parfaits inconnus : « vous avez grimpé jusqu’au milieu puis êtes redescendus ? Oui, oui il y a un télésiège très pratique pour redescendre de la face ! »😂
Acte II: Bruno à l Eiger, voie Heckmair, avril 2025
Bruno est mon compagnon-client depuis le début de mon parcours de guide. Impressionnant de volonté sur le long terme, il collectionne les sommets depuis des décennies : Seven summits, 82 sommets de 4000 m des Alpes dont nous avons partagés les plus techniques ensemble, tout sommet est bon à prendre! Il s’est même lancé un défi original: rejoindre depuis sa maison les sommets de chaque départements de la métropole en mobilité douce! Quitte parfois à errer dans des champs gps en main! Et comme un sommet de 3900 m mythique lui siérait bien, pièce de la trilogie alpine en bonus, il me sollicite pour la face nord de l Eiger.
Je sais que malgré la technicité de l’itinéraire, la durée de l’effort ne devrait pas poser de problème à mon diesel préféré : tout comme sa quête de sommet, lorsqu’il est en mode balistique, il ne s’arrête jamais ! Un peu comme un train lancé sur des rails, train qu’il a conduit durant 40 années justement !
Bruno ne s’épanche pas sur ses problèmes et les passages mythiques s’enchaînent sans trop de souci, je suis même étonné de le voir tout sourire à la sortie de la fissure difficile, moi-même qui ai dû quand même me battre dans ce passage! Lorsque des aspirant-guides nous doublent et malheureusement nous font attendre ensuite, Bruno reste stoïque; « patience est mère de réussite » semble être l adage de sa vie! Au moment où nous les redoublons, ma corde se tend et ce n’est que le lendemain que j’apprendrai que Bruno s’est légèrement ouvert une arcade avec un piolet, il a dû se faire ses propres premiers soins dans la goulotte! Après la traversée des dieux je lui demande s’il se sent comme un dieu, et il répétera de manière laconique la même chose à l aspirant guide qui nous suit : « tu te sens comme une déesse apres cette traversée » ?😆
À chaque passage, on se comprend à demi-mots, par le regard ou la posture. Son admiration me porte tandis que je l’encourage, ça a toujours fonctionné comme ça entre nous. Et cette symbiose peut s exprimer aussi lors d une simple partie de pétanque ou une soirée dansante endiablée !
En dépitonant un relais dans le rocher compact des fameuses fissures de sortie, Bruno perd son piolet. Il reste stoïque et je suis impressionné par son calme dans les pentes de sortie en glace dure, à peine éclairé par les dernières lumières du jour… il semble plus agacé contre lui-même que stressé d avoir perdu son outil, et quelque part ça me rassure. Notre lieu de bivouac au sommet de l’Eiger est magnifique , le diesel peut s’ éteindre!
Acte III: Thibault aux Grandes Jorasses, voie Cassin, juillet 2025
Profil complètement différent pour Thibault. Sa précocité alpinistique lui a permis de prétendre très rapidement à de jolies courses, et c est pour sa quatrième semaine de haute montagne que nous voici au pied du monstre, au refuge de Leschaux. J’apprécie son œil neuf et aiguisé sur l’activité, il n’a aucune barrière mentale ou norme qui ne contraignent sa motivation !
Si bien que je sais d’avance qu’un réveil réglé à 23h30, aussi douloureux soit-il, sera enteriné par Thibault. J’en fais appel à son esprit d’analyse visant pragmatisme et efficacité, et je lui montre par A+ B que cet horaire nous permettra d’arriver dans de bonnes conditions au refuge Boccalatte côté italien. Il me semble que nous nous retrouvons sur une posture efficiente des choix que nous avons à faire, sans que ce soit trop pollué par nos affects. C’est que nous sommes tous les deux chefs d’entreprise, lui avec plusieurs centaines de salariés, moi avec zéro !😂
J’admire sa capacité d’anticipation, lui amenant à poser des questions pertinentes et à me positionner très clairement : « donc ça veut dire que dans la nuit on va franchir le dièdre Rebuffat ? Oui, j’estime pouvoir le trouver à la frontale et même le grimper ! ». Il me semble que Thibault est très carré là-dessus : il m’a engagé comme professionnel et se remet à moi in fine.
Et comme il est exigeant envers lui-même et ne se contente pas de faire de la « marche sur neige » selon ses propres termes, chaque objectif annuel doit comporter de l escalade difficile. Et bien nous sommes servis, car même en second les dalles grises sont grimpantes et chaque traversée implique un certain engagement pour le second.
Son mental de guerrier prend le dessus sur la fin de l’ascension où il arrive, malgré la grande fatigue à maintenir un rythme soutenu. Sommet: hydratation, repos puis c’est la longue descente côté italien.
En bon actif qu il est, nous montons en refuge dès le lendemain pour cette fois faire de l’escalade plaisir au soleil et sans sac. Il n’empêche que ce presque néophyte repart de vacances avec une référence mondiale de l’alpinisme dans sa sacoche !
Après mon projet 40 ans – 4 saisons – 4 projets, je m’étais fixé comme objectif, si c’était possible, de guider les trois grandes faces nord d’ici mes 50 ans. Je suis donc ravi d’avoir pu les enchaîner cette saison, bien que je ne sois pas tout à fait à l’aise sur ce rapport au « trophée ». Nous avons tous besoin de reconnaissance, et clairement cette trilogie historique est un référentiel reconnu. Pour autant,je pense que la démarche de gravir ces itinéraires , ou de les guider, est d’autant plus authentique et pleine de sens si il y a eu une démarche personnelle : au fond de moi, quel est réellement la motivation qui me fait m’engager en montagne ? Au-delà des normes de la communauté, des critères techniques comme l’éloignement de la face, la qualité du rocher, la difficulté, ou encore l’éphémèrité des conditions; des éléments historiques : quel genre d’ascension y a t’il eu auparavant, est-ce qu’il y a eu des drames, est-ce qu’ils ont marqué l’histoire de l’Alpinisme…; mais aussi des critères esthétiques : la beauté du sommet, la sauvagerie de l’environnement, l’intelligence du tracé… et évidemment des motivations personnelles comme le dépassement de soi, la réalisation…
Ces points sont multiples, et sans nier la fierté d’une certaine reconnaissance du milieu, je pense que les voies parcourues en valait largement la chandelle intrinsèquement ! Multiples sont les sources de motivations, multiples et plurielles sont les relations humaines également. Je me sens donc très heureux d’avoir partagé ces moments forts, tant au niveau alpinistique que relationnel.
Je vous remercie mes fidèles clients-compagnons Bernard, Bruno et Thibault, pour m’avoir permis de vivre avec vous ces aventures intenses là-haut ! Je vous aime.
Mes remerciements vont également à ma famille qui me soutient dans cette activité un peu marginale de guider sur des grandes faces Nord🤪
















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