Récit Fréney Mont Blanc

 

Mont Blanc 4810 m, Pilier Central du Frêney, voie classique TD+

Le pilier central du Frêney représente une sorte d’absolu dans le cœur des alpinistes : une parfait pinacle perché à 4500 m au cœur d’un des versants les plus grandiose et sauvage du massif. La tragédie de 1961, lorsque sur les 7 prétendants au pilier seuls 3 reviennent, a construit le mythe. On ne sort pas indifférent de cette course… Récit d’un guide qui a eu le bonheur d’y accompagner son grand client et ami, Bruno.

Texte et photo : Arthur Sordoillet

23h20, le réveil sonne. C’est bien la première fois que je règle l’heure du lever… la veille de la course ! Nous sommes dans le bivouac Eccles mon client et ami Bruno, et moi-même. Cet havre de paix est perché à 3850 m au-dessus du glacier tourmenté du Brouillard, sur l’arête SW de Pic Eccles. Il est surmonté par les innombrables piliers et goulottes du versant italien du Mont Blanc. Le sommet de l’aiguille Noire de Peuterey semble déjà bien bas. Nous sommes plus exactement dans le bivouac Eccles « du haut » car il y a en fait 2 bivouacs espacés d’environ 50m. Il s’agit de demi-tonneaux, bivouacs conventionnels italiens, et toujours très bien entretenus. L’espace est exigu et nous sommes bien contents d’être 2 plutôt que 6, nombre maximum d’alpinistes pouvant être accueilli par le bivouac. Le volume est simple et l’organisation de l’espace fonctionnel, si bien qu’on se sent presque chez soi… sauf que lorsqu’on ouvre la porte, il n’y a même pas 1 m2 de plat devant le bivouac !

23h35, un œil au ciel, ouf tout va bien, il n’y a plus un nuage. L’orage et les brumes de la veille se sont complètement dissipés.

Nous nous sommes couchés juste après le goûter-dîner vers 16h, si bien que le nombre d’heure de sommeil est tout à fait respectable malgré l’heure matinale, ou plutôt tardive ! Enfin, je parle pour moi car Bruno n’a pas réussi à trouver le sommeil. Je lance le réchaud sans même avoir besoin de me lever, et apprécie ces quelques minutes de « rien » avant l’action. J’ai rêvé que des alpinistes nous rejoignaient en cours de nuit et que nous devions tant bien que mal ranger nos affaires et se pousser pour leur laisser place ; mais comment font-ils lorsque le bivouac est plein ?

Les affaires sont encore bien humides de la veille, et l’ambiance brumeuse de la fin de journée n’a pas aidé. Bah le soleil les sèchera d’ici… 6h. Heureusement les chaussettes sont sèches et le papier journal dans les chaussures a rempli son office en pompant l’humidité. Je le laisse pour qu’il serve aux suivants une fois sec. Le liquide chaud du thé coule dans la bouche, je me concentre sur son chemin jusque dans mon ventre et apprécie sa douce chaleur. Je sais bien que malgré nos réserves d’eau la course va être longue. Elle est donnée pour 19h jusqu’au refuge du Goûter, et il est rare de ne pas avoir la bouche pâteuse après ce genre de bavante.

« Allez Bruno, encore un bout de gâteau, c’est notre carburant pour la journée ! Puis il est quand même lourd, ça fera ça de moins dans le sac ! »

C’est le même gâteau que nous avions pris au petit déjeuner avant l’intégrale du Brouillard en septembre dernier, l’arête juste à notre gauche, et ça nous avait bien réussis. Une sorte d’étouffe chrétien au chocolat et aux noix que je n’ai jamais mangé dans d’autre circonstance !

Encordement court, nous montons 50m au-dessus du refuge dans de la neige à moitié gelée. Nous avons la veille repéré l’attaque et nous rejoignons rapidement l’anneau préparé pour le rappel du matin.

2×50 m ou 2×25 m ? la question de la longueur de corde pour le premier rappel m’a taraudé toute la nuit ou presque. Dans un cas on assure le coup mais on perd du temps à sortir le deuxième brin, dans l’autre on prend le risque d’arriver en bout de corde au milieu de nulle part… Intuition du matin, je choisis la solution sécuritaire à 2×50 m, je lance les cordes dans le noir, et c’est parti pour le pilier central du Frêney !

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Le prétexte à cette course a été la quête – pour ne pas dire l’obsession – de Bruno pour les sommets de plus de 4000 m dans les Alpes. Et comme il est perfectionniste, les sommets secondaires comptent aussi pour lui : il y a en effet sur notre route ou pas loin, la Pointe Eccles et surtout la difficile chandelle du Frêney.

Nous avions bloqué 5 jours cette fin juillet pour faire un « joli  truc » ensemble, et à la consultation de la météo j’avais frétillé à l’idée de pouvoir se lancer dans l’intégrale de Peuterey, l’arête voisine. Mais finalement des petits orages de fin de journée nous en avait dissuadés et orientés vers des nuits en refuge plutôt qu’en bivouac à l’air libre. Et comme aucun orage n’était prévu pour la journée du jeudi, banco pour le Frêney !

Cette course mérite tous les superlatifs: son approche est déjà une course en soi, tous les terrains de l’alpinisme classiques y sont réunis : pentes de neige et glace, terrain montagne, rocher pur, mixte, arêtes… le tout dans l’ambiance incroyable du versant Sud du Mont blanc. Et évidemment le contexte historique – la tragédie de 1961 – marque cette course qui fut choisie par Rébuffat himself pour clôturer sa sélection des 100 plus belles du Mont Blanc.

A la fin des années 50, la plupart des lignes logiques et abordables ont été grimpées à l’Envers du Mont Blanc, mais ce pilastre déversant, la fameuse chandelle, perchée à 4500m titille les chasseurs de première. Le 11 juillet 1961 Walter Bonatti, Pierre Mazeaud, Roberto Gallieni, Andréa Oggioni, Pierre Kohlman, Robert Guillaume et Antoine Vieille se lance sur le pilier. Les cordées françaises et italiennes s’accordent pour s’entraider. Le bivouac est installé au pied de la chandelle. L’orage gronde en cette fin de journée, quoi de plus classique pour une soirée de juillet? L’appareil auditif de Kolhman est frappé par la foudre, ce qui lui fait perdre progressivement la raison. Mais il ne s’agit pas d’un simple orage, c’est une véritable tempête qui s’abat sur les alpinistes. Et au petit matin il neige. Les cordées décident d’attendre le beau temps, il reste peut être 60 m d’escalade difficile. « Secrète espérance de nos cœurs… Sortir au sommet après la tourmente indescriptible », écrira Mazeaud. Ce qu’ils ne peuvent pas savoir, c’est que cette tempête, qui blanchit les alpages jusqu’à basse altitude, est exceptionnelle et durable. La France entière est touchée, des bateaux sont jetés à la côte. Lorsque la retraite est finalement sonnée, il a neigé 1 m et il fait -22 C° la nuit. Bonatti : « Dans toutes ces expériences, il y a un moment où je sors de moi-même, je deviens un autre. Je vis la situation froidement, avec lucidité. Alors, je deviens presque cynique. Ce jour-là, descendant du pilier, c’est moi qui connais le chemin. Si je cède, c’est la mort pour tous. C’est ce qui m’a tenu en vie. » A la descente les hommes sont épuisés – ça fait 5 jours et 5 nuits qu’ils luttent- et ils tombent un par un. Sur les 7 protagonistes, seuls trois survivront : Walter Bonatti, Roberto Gallieni et Pierre Mazeaud. Les 2 premiers arrivent à rejoindre le refuge Gamba, aujourd’hui démonté et où ils trouvent la caravane de secours. Bonatti: « en fin de compte ce sont les disparus qui ont trouvé les hommes partis à leur recherche ».

Mazeaud sera retrouvé plus mort que vif versant Frêney de col de l’Innominata. Bonatti est attaqué alors que sur le terrain c’est grâce à lui que les survivants sont encore là. Pierre Mazeaud lui fera décerner la légion d’honneur – la plus haute distinction de la République Française – afin d’épauler son ami attaqué dans son pays.

Un mois et demi plus tard, du 27 au 29 août exactement c’est encore une cordée internationale –britannique et française – qui viendra à bout du pilier dans des conditions difficiles, avec beaucoup de glace dans la chandelle. Elle est menée par les ténors Bonnigton et Desmaison : Chris Bonington, Ian Clough, Joan Dugłosz et Don Whillans pour les Anglais (l’équipe de la face sud de l’Apnnapurna et de la SW de l’Everest) et René Desmaison, Pierre Julien, Inazio Puissi et Yves Pollet-Villard pour les Français. Les Anglais étaient devant dans la chandelle, épaulés par les Français à l’arrière. Don Whillans fit un vol impressionnant de 15m dans la longueur clé, la fameuse cheminée. Puis une polémique supplémentaire survient, les anglais s’octroient la première pour eux seuls en ayant laissé une bouteille de vin vide au sommet de la chandelle… Et c’est une première amère pour Bonatti et Mazeaud qui aurait aimé finir le pilier pour rendre hommage à leurs compagnons restés dans la montagne.

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« Arthur, je prends les grosses chaussures ou les « petites grosses » ? Et ce piolet ça ira ? tiens, regarde si tu veux j’ai quelques friends… »

L’effervescence de la préparation a quelque chose d’unique. On est à la fois dans l’action présente – une bonne préparation est gage de plaisir et de réussite – et à la fois tendu vers l’objectif futur. Il est de fait difficile de se détendre dans ces moments…

Le forfait 10 passages du tunnel du Mont Blanc acheté en septembre dernier pour l’intégrale du Brouillard nous sert à nouveau et je me demande quelle sera la prochaine utilisation… En tout cas, j’ai pris goût à la face sud du Mont Blanc et espère y retourner dès que possible.

Le val Vény est contrasté : son fond de vallée est accueillant et l’ombre de ses mélézins invite à la farniente, mais plus haut, se trouve le versant sud du Mont Blanc aux dimensions himalayennes. Pics acérés, arêtes interminables, glaciers tourmentés… on se sent très petits…

Le gardien du refuge Monzino, le charismatique Armando m’a prévenu : le refuge n’est ni un restaurant, ni une épicerie ! Repas à 18h ! Un peu juste dans le timing je force le pas à la fin de la montée au refuge pour arriver à l’heure. Quelques personnes m’observent depuis la terrasse. C’est un peu stressé que je nous présente au gardien, mais nous pouvons finalement profiter d’une bonne douche, luxe rare à ces altitudes ! Le repas est en fait à 18h30 et il fallait bien mentir un peu sur l’heure pour que nous arrivions à temps au diner…

 

Le refuge est spacieux et confortable, animé par Armando : « le repas est servi, allez, c’est pas dehors qu’on mange ! » Le peu de monde présent est constitué par des guides avec leurs clients. Coïncidence, un chasseur de 4000 est sur la route des sommets de l’arête du Brouillard : Pointe Baretti, Mont Brouillard et Pointe Louis Amédée. La discussion s’engage autour des fameux 4000 m, et des règles pour identifier les sommets pour ne pas avoir à gravir tous les gendarmes d’une arête à plus de 4000… «ça fait 10 ans que j’ai commencé et il m’en reste 5 sur les 82 officiels, c’est un beau fil conducteur ! »… Certes, certes, mais quitte à choisir, je préfère aller où le rocher est bon, et justement cette arête du Brouillard ne nous a pas laissé un souvenir fantastique en septembre dernier… Et moi qui suis plutôt du genre à éviter le sommet dès que possible, je ne conçois qu’à moitié cette quête… A chacun sa conception de l’alpinisme !

La montée à Eccles se fait en emboitant le pas au collectionneur de 4000 et aux guides suisses l’accompagnant. Plus on s’élève sur le glacier du Brouillard, plus l’ambiance se fait fantastique : la multitude de piliers et d’éperons dressés au-dessus de nos têtes n’en finit pas de nous faire mal au cou pour les dévisager, mention spéciale pour le pilier rouge du Brouillard : il est impossible qu’un alpiniste n’ait pas envie d’y grimper !

Quelques crevasses sont délicates à franchir, puis nous doublons les Suisses dans la dernière pente. Je suis content de pouvoir leur faire un peu la trace, ne serait-ce que pour la forme ! Nous prenons un peu d’avance à l’arrivée aux bivouacs Eccles, et nous nous installons au petit bivouac supérieur.

« Heu… si les 4 suisses débarquent ici, on va être serré… »

« Bin on va leur proposer gentiment de disposer du grand bivouac inférieur alors »… Dont acte dès qu’un Suisse apparait. Pas que nous sommes associables, mais cette répartition des cordées dans les 2 bivouacs semble plus optimale vu leurs espaces de vie limités !

Bruno ne démord pas de son idée d’aller grappiller un sommet de plus de 4000 m, et situé à quelques encablures du bivouac : la Pointe Eccles. J’ai vaguement essayé de l’en dissuader : les brumes arrivent, il faut se reposer pour demain… mais sa détermination est profonde et puis ça nous permettra de repérer l’approche du lendemain…

Le sommet est très esthétique dans ce cadre toujours magnifique et l’itinéraire en boucle redescendant par le col Eccles est une très jolie course fort recommandable. En revanche, l’approche du pilier central visible du sommet n’est pas très attirante : des pentes de caillasses sous le col Eccles puis des pentes de neige semoule ou glace à traverser au-dessus d’une rimaye… Nous repérons soigneusement les points clés de l’approche, et essayons de laisser une belle trace pour monter au col en redescendant au bivouac. Un des suisses, aspirant guide, est monté nous voir du bivouac inférieur car il a besoin de parler : la montée au col Emile Rey pour rejoindre l’arête du Brouillard est en condition moyenne, et ils vont probablement faire demi-tour. Je laisse à Bruno le soin de faire la causette, à moitié endormi dans ma sieste, mais la nouvelle nous rajoute une petite pression pour le lendemain, se sentant encore plus seuls dans les parages…

****

Le premier rappel dans la nuit noire nous dépose gentiment sur les pentes de neige sous le col Eccles, et nous apprécions le repérage et les traces de la veille. Au col, j’envoie Bruno rapidement sur l’anneau de rappel, mais il a un trou de mémoire sur sa localisation exacte « devant toi, à 5m, mais ta frontale n’éclaire pas grand-chose… » . fe repasse devant et pendu au bout de mes 50 m, je ne trouve plus d’ancrages en place : il va falloir progresser à corde tendue dans ce terrain pourri, heureusement Bruno est vrai chamois. La jonction avec la neige est délicate car la glace est sous-jacente. La traversée au-dessus de la rimaye en direction du pied du pilier est comme prévu désagréable : de la neige semoule puis de la glace. Heureusement je trouve des bons points d’assurance à mettre au rocher. Nous trouvons finalement la corde qui sert de repère pour l’attaque du pilier. Cette approche m’a demandé beaucoup d’effort pour assurer Bruno au mieux. Le topo Piola indique 1h30, et avons mis plus de 3 h sans chômer, je crois que le changement des conditions de la montagne des dernières années a une part d’explication « bin c’est sûr que quand c’est tout en neige béton, tu cours » s’exclame Bruno un brin émoustillé par notre pseudo contre-performance matinale…

Enfin, nous y sommes sur ce pilier mythique ! Et pour le coup, les conditions y sont bonnes : le rocher est bien sec, les passages neigeux se font sans crampons car la neige est croûtée. Je fais fissa à corde tendue au maximum, et Bruno suit bien derrière. Je suis toujours impressionné par ses capacités d’acclimatation : sans n’avoir été en altitude récemment, il n’a aucun mal de tête et garde son rythme de diesel infatigable. Peut-être qu’il a des prédispositions à l’altitude ; il a réussi les Seven Summits au premier essai… une autre collection que les 4000 ! En revanche, je me demande encore comment il arrive à grimper avec aussi peu de lumière « j’ai réglé ma frontale au minimum pour économiser mes piles ». De mon relais j’éclaire mieux que lui l’endroit où il grimpe… Il m’avouera qu’en fait ses piles étaient à plat et qu’il ne voulait pas que je l’houspille. Bruno est quelqu’un de posé et il n’y a pas ou peu de heurts entre nous, chacun cherche à arrondir les angles. Au fil des ans une vraie complicité s’est nouée et chaque course est un grand moment de camaraderie rigolarde.

 

Le pilier demande de cheminer pour limiter les difficultés, mais certaines sont incontournables : le soleil nous cueille au niveau d’un passage en surplomb qui demande de la détermination pour passer en libre, malgré les chaussons…Un bon vieux V+ ! J’avoue m’être laissé tenter par un coinceur en place ! Bruno laisse pas mal de jus dans cette longueur et cela m’inquiète pour la chandelle, verticale sur plusieurs dizaines de mètres…

Depuis le pilier le regard glisse sur l’arête de Peuterey à gauche l’Innominata au centre et le Brouillard à droite. La courbure parfaite d’une crevasse bordant le plateau du Frêney, à nos pieds, m’attire irrésistiblement. C’est incroyable comme la nature peut engendrer une certaine beauté, même au sein des glaciers les plus chaotiques. Ça me rappelle une phrase du célèbre architecte catalan Gaudi : « Rien n’est de l’art s’il ne provient pas de la nature ».

Enfin un dernier passage rocheux difficile, grosses aux pieds nous amène à l’arête neigeuse sous la chandelle. Sur mes gardes je m’avance prudemment car elle a la réputation d’être délicate. D’abord de la neige raide, puis un passage en dalle étonnant pile sur le fil de l’arête qui conduit au pied de la chandelle.

Respiration, concentration, j’essaie de ne pas trop penser à juillet 1961, joie aussi d’être au pied de ce fier monolithe fauve.

Je nous octroie une pause, il est 10h, et les conditions de grimpe sont parfaites. Je prépare les sacs afin de se mettre en mode « grande voie» : en effet, j’ai prévu de hisser nos deux sacs, d’une part pour ne pas trop fatiguer Bruno dans les longueurs raides à venir, et d’autre part afin que je puisse grimper en libre sur ce rocher fantastique, la plus haute falaise du massif ! Je noue mon sac à magnésie avec délectation, attache la corde de hissage à l‘arrière de mon baudrier, nettoie mes chaussons, et m’élance ! Quel bonheur de se sentir léger ici ! J’avance rapidement et effectue une grande longueur pour arriver au début de la traversée, au passage je jette un rapide coup d’œil au bivouac Bonatti, effectivement ce n’est pas large ! L’équipement est abondant et le rocher franc. Au tour de Bruno, après quelques démêlés avec les sacs à hisser, je le regarde avec circonspection dans le crux de la fissure, ne va-t ’il pas trop se fatiguer ? Nous avions fait de belles escalades dans les Préalpes, des arêtes aussi, de belles courses mixtes… toute cette expérience doit servir ici et maintenant. Il avance bien, me rejoint a au relais pendu plein gaz. La traversée vers la droite débute par un pas finaud, puis contourne l’angle à droite pour retrouver l’ombre. Changement d’ambiance pour ce relais à ombre et dominant le couloir de Frêneysie Pascale d’où nous vient le vacarme des chutes de pierre. Et c’est enfin la longueur clé, la fameuse fissure cheminée retorse. Ça commence par un petit surplomb où une lolotte bien placée épargne les avants bras. Malheureusement une crampe me prend au pouce gauche et malgré mes efforts pour me relâcher pour tenter d’enchainer la longueur en libre, je choisis la sécurité de faire des pauses : je ne veux pas me retrouver loin d’un point la crampe au bras ! Encore un pas pour rentrer dans la cheminée rayant le toit de fin de longueur. Je m’attendais à une renfougne sordide, et du fond de ma cheminée c’est avec un grand sourire que je fais coucou à Bruno, les 2 mains libres ! Un cri de bonheur retentit lorsque je rejoins ensuite le relais : fin des difficultés ! Du moins techniques….Puis je regarde Bruno se débattre dans la renfougne, un coup dans un sens, un coup dans l’autre… mais il a pris le pli de l’artif et progresse bien.

La fin de la chandelle réserve encore de belles longueurs, et son sommet est fidèle à sa réputation, exiguë à souhait ! Concentration pour ne pas échapper une chaussure. On troque les chaussons contre les crampons, puis un petit rappel nous mène à une goulotte de glace, le contraste est un peu violent après les dalles ensoleillées… Pour éviter de se décorder j’ai fait un nœud Dufour pour le rappel mais la première traction ne donne rien… Je regarde Bruno avec circonspection et je sens comme un reproche dans le choix du Dufour… En fait la corde est mouillée et coulisse mal, mais finit par venir, ouf! D’autant que les nuages gonflent derrière nous, la météo de la veille s’est trompée!  Une vieille corde nous guide et mène à un emplacement de bivouac où un copain avait passé la nuit, je ne l’envie guère. Les pentes mixtes qui suivent se font corde tendue au rythme de nos palpitants respectifs. Les prévisions météos ne donnaient pas d’orage pour aujourd’hui mais les grondements sur les Miage se font pressants lorsque nous débouchons sur l’arête sommitale. Un coup de grésil nous presse à descendre et le passage au sommet du Mont Blanc se fait le plus vite possible, accompagnés par les abeilles…

L’arrivée au refuge du Goûter de jour est appréciable et nous nous régalons d’un bon repas avec la satisfaction d’une grande course achevée. Évidemment nous avons une certaine fierté à dire d’où nous venons à des connaissances que nous rencontrons, mais les gardiens ne s’en préoccupe guère, ni même pour avoir des informations sur les conditions. Ça me fait un peu bizarre, il me semble que pouvoir partager des informations sur l’envers du Mont Blanc est important. Je m’en suis rendu compte à la préparation: disposer d’infos fraîches et fiables est difficile.

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Le lendemain, Bruno a la gentillesse d’aller récupérer son véhicule en Italie en transport en commun, cela me permet de revenir à temps chez moi pour préparer la course du lendemain, pour le coup anti mythique et inconnue : une arête perdue dans Belledonne en préparation au Cervin…Ce n’est que plus tard, le rythme de la saison m octroyant une pause, que je réalise progressivement ce que Bruno et moi avons vécu.

Cette course sans pareille est un voyage hors du temps et représente pour moi un aboutissement de mon activité de guide, mais surtout une aventure hors norme partagée avec Bruno!

Je me souviens avoir été impressionné lorsqu’ à mes débuts j’avais lu que le pyrénéiste Serge Casteran avait fait le Frêney en libre en guidant un client. Pour le falaisiste qui sommeille en moi j’ai la petite satisfaction de ne pas avoir tiré sur les pitons, même si j’ai dû prendre des points de repos dans la fissure cheminée clé, ma crampe au pouce m’arrangeait bien au fond!

 

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