Récit Hirondelles Jorasses

Grandes Jorasses 4208 m, arête des Hirondelles, D+

Les yeux rivés sur la face Nord, tout le monde voit la belle arête qui se dessine sur sa gauche, et qui monte directement au sommet de la pointe Walker. C’est une longue course complète dans un cadre fantastique : perchée au-dessus de la fameuse face Nord, entourée de glaciers tourmentés et dans un coin reculé du massif du Mont Blanc…

Mixte,  rocher et arête interminable sont au menu pour accéder au sommet mythique et incontournable des Grandes Jorasses!

Texte et photos : Arthur Sordoillet

Perché à un relais gazeux de l’arête des Hirondelles, j’entends soudain un bruit caractéristique: un piolet qui rebondit, puis qui plonge dans les abîmes de la face Nord …

“Mais quel c..!“ Une fausse manip destinée initialement à gagner quelques secondes dans cette longue course, et mon piolet est perdu!

Nous sommes au pied du passage clé de l’arête : la fissure Rey. D’un côté les nuages qui nous englobaient jusqu’à présent ont laissé place au soleil, ce qui regonfle le moral. Mais de l’autre la difficile fissure est mouillée, et parsemée de vieux pitons qui n’inspirent pas grande confiance. De plus, la perte de mon  piolet m’a quelque peu déstabilisé… Moments de doutes…

L’approche se fait depuis le Val Ferret, versant italien du massif du Mont blanc, un tout autre monde que celui de Chamonix; c’est une belle vallée ponctuée de hameaux de pierres entretenus impeccablement – quels maçons ces italiens ! – et surmontée sur sa rive droite par un versant himalayen, 2500 m de dénivelée! Cet hiver j’étais venu skié autour du refuge Bonatti situé rive gauche de cette vallée, juste au pied de la face Sud des Jorasses; l’impression de sauvagerie et de démesure m’avait tout de suite conquis, peut être un certaine ressemblance avec l’Oisans de mes débuts… L’approche de l‘arête est coupée par le nouveau et iconoclaste bivouac Gervasutti, atteint depuis le dernier hameau du Val Ferret, LaVachey. Il tient plus de la navette spatiale que du traditionnel ½ tonneau italien, et c’est avec un mélange de curiosité et de méfiance qu’on en pousse la porte. Ordinateur et plaques de cuisson équipent l’agréable espace intérieur, mais l’orage du soir met à rude épreuve l’étanchéité du toit! Quelques gouttes tombent du faîte en plein milieu du volume ou alors coulent sur le mur rond pour aboutir sur… les couchettes! Les grands moyens technologiques mis en œuvre contrastent avec ce défaut d’étanchéité que les vieux refuges n’ont pas forcément, sans compter l’absence de gestion des déchets humains… Nous avons monté un réchaud afin d’assurer le repas du soir, n’étant pas totalement confiants dans les nouvelles technologies. Et bien nous en a pris car les plaques de cuisson fonctionnant à l’électricité photovoltaïques étaient effectivement hors d’usage…Nous pensions être seuls au monde dans ce lieu particulier mais nous y rencontrons deux cristalliers chamoniards, et ils apprécient leur repas chaud grâce à notre réchaud. Ils nous expliquent leur passion, leurs techniques, échangeons sur la géologie et la courte soirée est simple et conviviale.

“J’ai toujours voulu atteindre de nouveaux sommets en empruntant la voie normale à la descente“. Jean Luc que je guide ici, est un alpiniste chevronné qui faisait déjà des grandes course d’arête il y a plus de 40 ans… je n’étais pas né ! Sa motivation est impressionnante.  J’apprécie son discernement lorsqu’il y a des choix à faire, son expérience de chef d’entreprise l’y aidant probablement. De plus, sa rigueur dans les relations humaines et sa fiabilité sont remarquables, ce qui fait que j’ai un grand plaisir à partager une aventure alpine avec lui.

Sa quête de grands sommets nous mène sur de belles courses classiques. Cette année, ce sont les Grandes Jorasses, sommet mythique s’il en est. Voici quelques jalons de sa riche histoire : en 1865, Whymper est obsédé par la Verte, toujours inconquise; au cours d’un périple alpin impressionnant, il fait la première de la pointe éponyme aux Grandes Jorasses afin de de repérer les flancs de la Verte, dédaignant la pointe sommitale des Jorasses, quelques mètres plus haut et finalement déflorée en 1868 par Walker.

En 1911 l’arête Ouest des Jorasses est gravie par Young et Knubel. Quant à la face Nord, l’entre deux guerre est une phase de grosses tentatives, notamment par Armand Charlet … et c’est finalement Meier et Peters qui gravissent l’epéron Croz en 1935. Trois ans plus tard, Cassin et sa troupe débarquent du col du Géant et d’un coup de maître emportent un des dernier grand problème des Alpes, l’éperon Walker. Notons ensuite la première hivernale de la Walker par Bonatti et Zapelli en 1963, et la première hivernale solitaire du même pilier par le japonais Hasegawa en 1979. La face Nord voit ensuite défiler le gratin de l’alpinisme : solos, hivernales, big wall, mixte moderne, tout se fait et la plupart des alpinistes souhaitent accrocher ce sommet mythique à son palmarès ! Quant à la discrète arête des Hirondelles, elle fut surmontée en 1927 par Adolphe Rey et consort. Le passage clé fut vaincu par Rey avec 3 pitons, performance qui laisse rêveur quant à l’engagement pris. Pour ma part, j’ai vraiment serré les fesses dans le crux de la fissure : la première section amène à 2 pitons couplés, et surmontés 5m plus haut par un friend coincé. Jusqu’à ce friend, des pitons à la tête cassée et pas de fissure visible: encore des moments de doute…

Finalement une montée en libre suivie d’un stopper mis à la volée sur lequel je me pends –jamais agréable- me permet d’attraper le friend coincé. Ouf, ça passe! Heureusement la suite est plus abordable, et la variante Gobbi tracée en 1943 recèle des dièdres impeccables pour rejoindre la suite de l’arête enneigée. Le système D s’impose : je passe devant avec le piolet de Jean luc et l’assure à la corde. Il utilise 1 bâton replié et scotché en guise de piolet, et ça ne marche pas trop mal apparemment!

Les 200 derniers mètres de l’ascension sont difficiles pour Jean Luc qui n’aime pas trop la cote 4000, mais la beauté des corniches sommitales nappées de neige fraiche lui fait oublier sa fatigue. Nous sommes enthousiastes aussi car c’est pour nous deux la première fois que nous foulons le sommet des Grandes Jorasses…

La descente est technique mais  nous sommes aidés par les goujons italiens pour les rappels, puis des névés tardifs pour la ramasse. J’entends encore sonner les grosses sur le pavage du hameau de Planpincieux, la bière n’est plus très loin! Affalés au bar, nous apprécions le calme de la vallée, 16h d‘efforts après la départ du refuge. “Ça c’est du cadeau d’anniversaire!“ s’exclame Jean luc, qui s’est vu offrir cette course pour ses 60 bougies …

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