Topo Fréney Mont Blanc

Accès

Val vény en Italie.

Itinéraire

L’itinéraire se découpe en 4 parties : approche en franchissant le col Eccles, le pilier, la chandelle et la sortie. De Monzino, remonter des moraines vers la gauche, le glacier de Brouillard plutôt rive gauche, puis des pentes rocheuses sous les bivouacs. Du bivouac Eccles supérieur, il faut descendre sur les pentes raides dominant le glacier du Brouillard. Il y a un rappel sur l’arête à quelques mètres du bivouac du haut, nous en avons équipé un 50 m plus haut sur béquet afin de limiter la longueur de la traversée dans les pentes au pied du rappel. Remonter ces pentes puis un couloir pour rejoindre le col Eccles. Descendre les pentes côté Frêney d’abord par 1 ou 2 rappels puis en désescalade, traverser ensuite les pentes vers la droite, au-dessus de la rimaye (assurance possible au rocher) ou en-dessous. Passé l’axe du pilier Dérobé en remontant en ascendance à droite, puis attaquer au niveau d’une corde en place. Une reconnaissance de l’approche est bien utile. Le pilier se grimpe par des zones moyennement faciles et quelques passages plus raides. Après la corde d’attaque, tirer à droite dans du terrain moyennement facile pour buter sous un ressaut que l’on gravit par un système de fissure assez rectiligne, pitons, 5. On rejoint le fil. Puis remonter une zone moins difficile en louvoyant pour rejoindre à nouveau le fil. Par des dalles relayer au pied d’un surplomb, le remonter, pitons, 5+ avec un peu d A0 éventuellement.

Remonter ensuite un couloir neigeux gauche-droite puis le fil jusque au pied d’un ressaut raide rayé par une grosse fissure verticale caractéristique. Traverser à son pied sur une vire vers la gauche pour remonter un dièdre couché, puis de la neige/mixte qui revient vers la droite. Sous l’arête de neige située sous la chandelle, franchir un ressaut légèrement à droite du fil, 5 + pitons. On distingue les relais de la chandelle.

Remonter l’arête en neige, puis un passage en dalle sur le fil amène au pied de la chandelle (délicat, variable en fonction des conditions).

4 longueurs difficiles permettent de remonter la section raide de la chandelle. Elles sont équipées à demeure avec des pitons et coins de bois à vérifier. On peut être amené à placer quelques protections supplémentaires. Le cheminement monte droit, traverse à droite pour remonter une fissure cheminée (longueurs difficiles), puis revient sur le fil de gauche.

L1 : remonter une fissure droit, 5+, 12m environ. Relais au bivouac Bonatti, belle plateforme horizontale de 2m sur 1m.

L2 : continuer la fissure puis s’en écarter à gauche pour venir relayer sous une barre de toits plein gaz, 6b+ ou 5c/A0-A1, 25m environ. L1 et L2 peuvent s’enchainer en une longueur de moins de 50m.

L3 : Traversée à droite, puis passer l’angle pour trouver un relais dans une niche sous un surplomb. Pas finaud en dalle au début. 7a ou 5c/A0.

L4 : Remonter le surplomb, la fissure dièdre puis la renfougne rayant le toit de fin de longueur dont on sort pour faire relais à gauche. 7a+ ou 6a/A0-A1. J’ai trouvé utile de rajouter un friend sous le toit plutôt que de clipper des vieux coins de bois.

L5 : franchir le mur au-dessus du relais (5), puis traverser facilement à gauche pour faire relais à proximité du fil gauche.

L6 : monter droit par des fissures, 5.

L7 : gravir des dalles en ascendance à droite, 5.

Du sommet de la chandelle, faire un rappel de 20m environ, puis par du terrain mixte, gagner l’arête du Brouillard. La suivre facilement vers le Mont banc de Courmayeur puis le sommet du Mont blanc.

Descente

Il est classique de dormir au Goûter ou à Vallot après le pilier.

Descente possible par la voie du Goûter, les Aiguilles Grises ou les 3 Mont Blanc.

Conditions

La course se développe sur une dénivelée importante si on considère qu’elle commence dès Monzino. On y rencontre du rocher mais aussi de la neige et du mixte, d’où l’importance d’un isotherme 0 degré pas trop haut. On peut se faire une idée des conditions en discutant avec les gardiens de Monzino ou du Goûter, et aussi avec une webcam idéalement place face à l Envers du Mont Blanc (bergfex.fr).

Voici quelques points clés de la course:

– l’état du glacier du brouillard pour monter à Eccles. Plus on avance dans la saison, moins il est bon. Passages de glace et de grosses crevasses. En fin de saison s’il est impraticable, on peut monter à Eccles via la pointe Innominata.
– la descente du col Eccles versant Frêney puis la traversée jusque au pied du pilier. Elle est exposée d’une part aux chutes de pierres des couloirs sus jacents, et aussi à une éventuelle glissade dans la rimaye au-dessus de laquelle on traverse. Avoir des bonnes conditions de neige est idéal.

– Le pilier retient bien la neige et malgré l’exposition Sud l’altitude est élevée, l’escalade rocheuse peut en être gênée.

– Quant à la chandelle, sa raideur la rend grimpable assez rapidement, mais attention après le mauvais temps la glace pourra être gênante.

– pour la sortie, tôt en saison il peut y avoir des accumulations neigeuses importantes.

 

Prévoir plusieurs journées de beau temps consécutives sans orage, l’engagement est important, et redescendre le pilier semble long et périlleux car cela s’effectuerait dans du terrain peu raide peu propice aux rappels, l’histoire nous l’a montré.

Difficulté

Longue course d’altitude variée. Rocher : 7a+ max en libre ou 5c/A0.

Tactique

Nous avons choisi le déroulement suivant: nuit à Monzino (cela permet de s’acclimater en douceur), départ matinal pour monter à Eccles par bonnes conditions de neige, puis repos dans l’après-midi et nuit à Eccles pour un départ très matinal en visant le Goûter la nuit suivante. On passe l’approche du pilier de nuit -un repérage depuis la pointe Eccles aide bien- et on limite les chutes de pierres. Ce déroulé classique permet aussi de ne pas porter de bivouac, même s’il faut toujours parer à cette éventualité. De plus on gravit la chandelle (exposée ESE) en fin de matinée au soleil par bonne conditions de grimpe (hormis L4 la fissure cheminée en 7a+ à droite du fil qui passe à l’ombre plus vite). A cette altitude l’ombre et le froid peuvent rapidement être gênant vu la technicité des longueurs.

Il y a aussi possibilité de bivouaquer dans le pilier, au pied de la chandelle, ou après le rappel de la chandelle. A envisager que par météo sûre évidemment. En tout cas il faudra avoir passé l’approche tôt pour éviter les chutes de pierres et bénéficier d’un isotherme favorable. Lors de notre ascension les 2 couloirs adjacents au pilier ont parpiné sans cesse dès l’arrivée du soleil.

Nous avons grimpé en grosse dans le pilier du fait de la présence de neige puis en chaussons dans la chandelle.

Les trois longueurs difficiles de la chandelle  se prêtent assez bien au hissage. Cela nécessite de prévoir les cordes en fonction et d’en avoir l’habitude. La perte de temps au hissage est probablement compensée par la légèreté et donc la rapidité dans l’escalade, sans compter le plaisir de pouvoir grimper en libre sans sac!

Refuges

  • Refuge Monzino, tél +39 0165 809553
  • Bivouacs Eccles. Le bivouac de bas se nomme Marco Crippa (9 places et radio de secours) et celui du haut Giuseppe Lampugnani – Giancarlo Grassi (6 places). Couvertures en place, prendre réchaud.

Horaires

  • Monzino Eccles : 4 à 5h
  • Eccles-attaque : 3h
  • Pilier 6h-8h
  • Chandelle 4h-5h
  • Sortie : 3h
  • Descente au Goûter : 2h

Soit environ 18h à 21h de Eccles au Goûter.

 Matériel spécifique

Matériel de sécurité sur glacier. Un jeu de coinceurs (nous n’avons pas utilisé le Camalot 3), 10-12 dégaines pour la chandelle, quelques pitons au cas où. 1 ou 2 piolets en fonction des conditions. Réchaud, de quoi parer à un bivouac.

Carte IGN – 3531 ET –Saint Gervais massif du Mont blanc

Topo:

–      « le topo du massif du Mont blanc » Michel Piola

–      „Mont-Blanc, les plus belles courses – rocher, neige, glace et mixte“ de Philippe Batoux

Récit Fréney Mont Blanc

 

Mont Blanc 4810 m, Pilier Central du Frêney, voie classique TD+

Le pilier central du Frêney représente une sorte d’absolu dans le cœur des alpinistes : une parfait pinacle perché à 4500 m au cœur d’un des versants les plus grandiose et sauvage du massif. La tragédie de 1961, lorsque sur les 7 prétendants au pilier seuls 3 reviennent, a construit le mythe. On ne sort pas indifférent de cette course… Récit d’un guide qui a eu le bonheur d’y accompagner son grand client et ami, Bruno.

Texte et photo : Arthur Sordoillet

23h20, le réveil sonne. C’est bien la première fois que je règle l’heure du lever… la veille de la course ! Nous sommes dans le bivouac Eccles mon client et ami Bruno, et moi-même. Cet havre de paix est perché à 3850 m au-dessus du glacier tourmenté du Brouillard, sur l’arête SW de Pic Eccles. Il est surmonté par les innombrables piliers et goulottes du versant italien du Mont Blanc. Le sommet de l’aiguille Noire de Peuterey semble déjà bien bas. Nous sommes plus exactement dans le bivouac Eccles « du haut » car il y a en fait 2 bivouacs espacés d’environ 50m. Il s’agit de demi-tonneaux, bivouacs conventionnels italiens, et toujours très bien entretenus. L’espace est exigu et nous sommes bien contents d’être 2 plutôt que 6, nombre maximum d’alpinistes pouvant être accueilli par le bivouac. Le volume est simple et l’organisation de l’espace fonctionnel, si bien qu’on se sent presque chez soi… sauf que lorsqu’on ouvre la porte, il n’y a même pas 1 m2 de plat devant le bivouac !

23h35, un œil au ciel, ouf tout va bien, il n’y a plus un nuage. L’orage et les brumes de la veille se sont complètement dissipés.

Nous nous sommes couchés juste après le goûter-dîner vers 16h, si bien que le nombre d’heure de sommeil est tout à fait respectable malgré l’heure matinale, ou plutôt tardive ! Enfin, je parle pour moi car Bruno n’a pas réussi à trouver le sommeil. Je lance le réchaud sans même avoir besoin de me lever, et apprécie ces quelques minutes de « rien » avant l’action. J’ai rêvé que des alpinistes nous rejoignaient en cours de nuit et que nous devions tant bien que mal ranger nos affaires et se pousser pour leur laisser place ; mais comment font-ils lorsque le bivouac est plein ?

Les affaires sont encore bien humides de la veille, et l’ambiance brumeuse de la fin de journée n’a pas aidé. Bah le soleil les sèchera d’ici… 6h. Heureusement les chaussettes sont sèches et le papier journal dans les chaussures a rempli son office en pompant l’humidité. Je le laisse pour qu’il serve aux suivants une fois sec. Le liquide chaud du thé coule dans la bouche, je me concentre sur son chemin jusque dans mon ventre et apprécie sa douce chaleur. Je sais bien que malgré nos réserves d’eau la course va être longue. Elle est donnée pour 19h jusqu’au refuge du Goûter, et il est rare de ne pas avoir la bouche pâteuse après ce genre de bavante.

« Allez Bruno, encore un bout de gâteau, c’est notre carburant pour la journée ! Puis il est quand même lourd, ça fera ça de moins dans le sac ! »

C’est le même gâteau que nous avions pris au petit déjeuner avant l’intégrale du Brouillard en septembre dernier, l’arête juste à notre gauche, et ça nous avait bien réussis. Une sorte d’étouffe chrétien au chocolat et aux noix que je n’ai jamais mangé dans d’autre circonstance !

Encordement court, nous montons 50m au-dessus du refuge dans de la neige à moitié gelée. Nous avons la veille repéré l’attaque et nous rejoignons rapidement l’anneau préparé pour le rappel du matin.

2×50 m ou 2×25 m ? la question de la longueur de corde pour le premier rappel m’a taraudé toute la nuit ou presque. Dans un cas on assure le coup mais on perd du temps à sortir le deuxième brin, dans l’autre on prend le risque d’arriver en bout de corde au milieu de nulle part… Intuition du matin, je choisis la solution sécuritaire à 2×50 m, je lance les cordes dans le noir, et c’est parti pour le pilier central du Frêney !

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Le prétexte à cette course a été la quête – pour ne pas dire l’obsession – de Bruno pour les sommets de plus de 4000 m dans les Alpes. Et comme il est perfectionniste, les sommets secondaires comptent aussi pour lui : il y a en effet sur notre route ou pas loin, la Pointe Eccles et surtout la difficile chandelle du Frêney.

Nous avions bloqué 5 jours cette fin juillet pour faire un « joli  truc » ensemble, et à la consultation de la météo j’avais frétillé à l’idée de pouvoir se lancer dans l’intégrale de Peuterey, l’arête voisine. Mais finalement des petits orages de fin de journée nous en avait dissuadés et orientés vers des nuits en refuge plutôt qu’en bivouac à l’air libre. Et comme aucun orage n’était prévu pour la journée du jeudi, banco pour le Frêney !

Cette course mérite tous les superlatifs: son approche est déjà une course en soi, tous les terrains de l’alpinisme classiques y sont réunis : pentes de neige et glace, terrain montagne, rocher pur, mixte, arêtes… le tout dans l’ambiance incroyable du versant Sud du Mont blanc. Et évidemment le contexte historique – la tragédie de 1961 – marque cette course qui fut choisie par Rébuffat himself pour clôturer sa sélection des 100 plus belles du Mont Blanc.

A la fin des années 50, la plupart des lignes logiques et abordables ont été grimpées à l’Envers du Mont Blanc, mais ce pilastre déversant, la fameuse chandelle, perchée à 4500m titille les chasseurs de première. Le 11 juillet 1961 Walter Bonatti, Pierre Mazeaud, Roberto Gallieni, Andréa Oggioni, Pierre Kohlman, Robert Guillaume et Antoine Vieille se lance sur le pilier. Les cordées françaises et italiennes s’accordent pour s’entraider. Le bivouac est installé au pied de la chandelle. L’orage gronde en cette fin de journée, quoi de plus classique pour une soirée de juillet? L’appareil auditif de Kolhman est frappé par la foudre, ce qui lui fait perdre progressivement la raison. Mais il ne s’agit pas d’un simple orage, c’est une véritable tempête qui s’abat sur les alpinistes. Et au petit matin il neige. Les cordées décident d’attendre le beau temps, il reste peut être 60 m d’escalade difficile. « Secrète espérance de nos cœurs… Sortir au sommet après la tourmente indescriptible », écrira Mazeaud. Ce qu’ils ne peuvent pas savoir, c’est que cette tempête, qui blanchit les alpages jusqu’à basse altitude, est exceptionnelle et durable. La France entière est touchée, des bateaux sont jetés à la côte. Lorsque la retraite est finalement sonnée, il a neigé 1 m et il fait -22 C° la nuit. Bonatti : « Dans toutes ces expériences, il y a un moment où je sors de moi-même, je deviens un autre. Je vis la situation froidement, avec lucidité. Alors, je deviens presque cynique. Ce jour-là, descendant du pilier, c’est moi qui connais le chemin. Si je cède, c’est la mort pour tous. C’est ce qui m’a tenu en vie. » A la descente les hommes sont épuisés – ça fait 5 jours et 5 nuits qu’ils luttent- et ils tombent un par un. Sur les 7 protagonistes, seuls trois survivront : Walter Bonatti, Roberto Gallieni et Pierre Mazeaud. Les 2 premiers arrivent à rejoindre le refuge Gamba, aujourd’hui démonté et où ils trouvent la caravane de secours. Bonatti: « en fin de compte ce sont les disparus qui ont trouvé les hommes partis à leur recherche ».

Mazeaud sera retrouvé plus mort que vif versant Frêney de col de l’Innominata. Bonatti est attaqué alors que sur le terrain c’est grâce à lui que les survivants sont encore là. Pierre Mazeaud lui fera décerner la légion d’honneur – la plus haute distinction de la République Française – afin d’épauler son ami attaqué dans son pays.

Un mois et demi plus tard, du 27 au 29 août exactement c’est encore une cordée internationale –britannique et française – qui viendra à bout du pilier dans des conditions difficiles, avec beaucoup de glace dans la chandelle. Elle est menée par les ténors Bonnigton et Desmaison : Chris Bonington, Ian Clough, Joan Dugłosz et Don Whillans pour les Anglais (l’équipe de la face sud de l’Apnnapurna et de la SW de l’Everest) et René Desmaison, Pierre Julien, Inazio Puissi et Yves Pollet-Villard pour les Français. Les Anglais étaient devant dans la chandelle, épaulés par les Français à l’arrière. Don Whillans fit un vol impressionnant de 15m dans la longueur clé, la fameuse cheminée. Puis une polémique supplémentaire survient, les anglais s’octroient la première pour eux seuls en ayant laissé une bouteille de vin vide au sommet de la chandelle… Et c’est une première amère pour Bonatti et Mazeaud qui aurait aimé finir le pilier pour rendre hommage à leurs compagnons restés dans la montagne.

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« Arthur, je prends les grosses chaussures ou les « petites grosses » ? Et ce piolet ça ira ? tiens, regarde si tu veux j’ai quelques friends… »

L’effervescence de la préparation a quelque chose d’unique. On est à la fois dans l’action présente – une bonne préparation est gage de plaisir et de réussite – et à la fois tendu vers l’objectif futur. Il est de fait difficile de se détendre dans ces moments…

Le forfait 10 passages du tunnel du Mont Blanc acheté en septembre dernier pour l’intégrale du Brouillard nous sert à nouveau et je me demande quelle sera la prochaine utilisation… En tout cas, j’ai pris goût à la face sud du Mont Blanc et espère y retourner dès que possible.

Le val Vény est contrasté : son fond de vallée est accueillant et l’ombre de ses mélézins invite à la farniente, mais plus haut, se trouve le versant sud du Mont Blanc aux dimensions himalayennes. Pics acérés, arêtes interminables, glaciers tourmentés… on se sent très petits…

Le gardien du refuge Monzino, le charismatique Armando m’a prévenu : le refuge n’est ni un restaurant, ni une épicerie ! Repas à 18h ! Un peu juste dans le timing je force le pas à la fin de la montée au refuge pour arriver à l’heure. Quelques personnes m’observent depuis la terrasse. C’est un peu stressé que je nous présente au gardien, mais nous pouvons finalement profiter d’une bonne douche, luxe rare à ces altitudes ! Le repas est en fait à 18h30 et il fallait bien mentir un peu sur l’heure pour que nous arrivions à temps au diner…

 

Le refuge est spacieux et confortable, animé par Armando : « le repas est servi, allez, c’est pas dehors qu’on mange ! » Le peu de monde présent est constitué par des guides avec leurs clients. Coïncidence, un chasseur de 4000 est sur la route des sommets de l’arête du Brouillard : Pointe Baretti, Mont Brouillard et Pointe Louis Amédée. La discussion s’engage autour des fameux 4000 m, et des règles pour identifier les sommets pour ne pas avoir à gravir tous les gendarmes d’une arête à plus de 4000… «ça fait 10 ans que j’ai commencé et il m’en reste 5 sur les 82 officiels, c’est un beau fil conducteur ! »… Certes, certes, mais quitte à choisir, je préfère aller où le rocher est bon, et justement cette arête du Brouillard ne nous a pas laissé un souvenir fantastique en septembre dernier… Et moi qui suis plutôt du genre à éviter le sommet dès que possible, je ne conçois qu’à moitié cette quête… A chacun sa conception de l’alpinisme !

La montée à Eccles se fait en emboitant le pas au collectionneur de 4000 et aux guides suisses l’accompagnant. Plus on s’élève sur le glacier du Brouillard, plus l’ambiance se fait fantastique : la multitude de piliers et d’éperons dressés au-dessus de nos têtes n’en finit pas de nous faire mal au cou pour les dévisager, mention spéciale pour le pilier rouge du Brouillard : il est impossible qu’un alpiniste n’ait pas envie d’y grimper !

Quelques crevasses sont délicates à franchir, puis nous doublons les Suisses dans la dernière pente. Je suis content de pouvoir leur faire un peu la trace, ne serait-ce que pour la forme ! Nous prenons un peu d’avance à l’arrivée aux bivouacs Eccles, et nous nous installons au petit bivouac supérieur.

« Heu… si les 4 suisses débarquent ici, on va être serré… »

« Bin on va leur proposer gentiment de disposer du grand bivouac inférieur alors »… Dont acte dès qu’un Suisse apparait. Pas que nous sommes associables, mais cette répartition des cordées dans les 2 bivouacs semble plus optimale vu leurs espaces de vie limités !

Bruno ne démord pas de son idée d’aller grappiller un sommet de plus de 4000 m, et situé à quelques encablures du bivouac : la Pointe Eccles. J’ai vaguement essayé de l’en dissuader : les brumes arrivent, il faut se reposer pour demain… mais sa détermination est profonde et puis ça nous permettra de repérer l’approche du lendemain…

Le sommet est très esthétique dans ce cadre toujours magnifique et l’itinéraire en boucle redescendant par le col Eccles est une très jolie course fort recommandable. En revanche, l’approche du pilier central visible du sommet n’est pas très attirante : des pentes de caillasses sous le col Eccles puis des pentes de neige semoule ou glace à traverser au-dessus d’une rimaye… Nous repérons soigneusement les points clés de l’approche, et essayons de laisser une belle trace pour monter au col en redescendant au bivouac. Un des suisses, aspirant guide, est monté nous voir du bivouac inférieur car il a besoin de parler : la montée au col Emile Rey pour rejoindre l’arête du Brouillard est en condition moyenne, et ils vont probablement faire demi-tour. Je laisse à Bruno le soin de faire la causette, à moitié endormi dans ma sieste, mais la nouvelle nous rajoute une petite pression pour le lendemain, se sentant encore plus seuls dans les parages…

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Le premier rappel dans la nuit noire nous dépose gentiment sur les pentes de neige sous le col Eccles, et nous apprécions le repérage et les traces de la veille. Au col, j’envoie Bruno rapidement sur l’anneau de rappel, mais il a un trou de mémoire sur sa localisation exacte « devant toi, à 5m, mais ta frontale n’éclaire pas grand-chose… » . fe repasse devant et pendu au bout de mes 50 m, je ne trouve plus d’ancrages en place : il va falloir progresser à corde tendue dans ce terrain pourri, heureusement Bruno est vrai chamois. La jonction avec la neige est délicate car la glace est sous-jacente. La traversée au-dessus de la rimaye en direction du pied du pilier est comme prévu désagréable : de la neige semoule puis de la glace. Heureusement je trouve des bons points d’assurance à mettre au rocher. Nous trouvons finalement la corde qui sert de repère pour l’attaque du pilier. Cette approche m’a demandé beaucoup d’effort pour assurer Bruno au mieux. Le topo Piola indique 1h30, et avons mis plus de 3 h sans chômer, je crois que le changement des conditions de la montagne des dernières années a une part d’explication « bin c’est sûr que quand c’est tout en neige béton, tu cours » s’exclame Bruno un brin émoustillé par notre pseudo contre-performance matinale…

Enfin, nous y sommes sur ce pilier mythique ! Et pour le coup, les conditions y sont bonnes : le rocher est bien sec, les passages neigeux se font sans crampons car la neige est croûtée. Je fais fissa à corde tendue au maximum, et Bruno suit bien derrière. Je suis toujours impressionné par ses capacités d’acclimatation : sans n’avoir été en altitude récemment, il n’a aucun mal de tête et garde son rythme de diesel infatigable. Peut-être qu’il a des prédispositions à l’altitude ; il a réussi les Seven Summits au premier essai… une autre collection que les 4000 ! En revanche, je me demande encore comment il arrive à grimper avec aussi peu de lumière « j’ai réglé ma frontale au minimum pour économiser mes piles ». De mon relais j’éclaire mieux que lui l’endroit où il grimpe… Il m’avouera qu’en fait ses piles étaient à plat et qu’il ne voulait pas que je l’houspille. Bruno est quelqu’un de posé et il n’y a pas ou peu de heurts entre nous, chacun cherche à arrondir les angles. Au fil des ans une vraie complicité s’est nouée et chaque course est un grand moment de camaraderie rigolarde.

 

Le pilier demande de cheminer pour limiter les difficultés, mais certaines sont incontournables : le soleil nous cueille au niveau d’un passage en surplomb qui demande de la détermination pour passer en libre, malgré les chaussons…Un bon vieux V+ ! J’avoue m’être laissé tenter par un coinceur en place ! Bruno laisse pas mal de jus dans cette longueur et cela m’inquiète pour la chandelle, verticale sur plusieurs dizaines de mètres…

Depuis le pilier le regard glisse sur l’arête de Peuterey à gauche l’Innominata au centre et le Brouillard à droite. La courbure parfaite d’une crevasse bordant le plateau du Frêney, à nos pieds, m’attire irrésistiblement. C’est incroyable comme la nature peut engendrer une certaine beauté, même au sein des glaciers les plus chaotiques. Ça me rappelle une phrase du célèbre architecte catalan Gaudi : « Rien n’est de l’art s’il ne provient pas de la nature ».

Enfin un dernier passage rocheux difficile, grosses aux pieds nous amène à l’arête neigeuse sous la chandelle. Sur mes gardes je m’avance prudemment car elle a la réputation d’être délicate. D’abord de la neige raide, puis un passage en dalle étonnant pile sur le fil de l’arête qui conduit au pied de la chandelle.

Respiration, concentration, j’essaie de ne pas trop penser à juillet 1961, joie aussi d’être au pied de ce fier monolithe fauve.

Je nous octroie une pause, il est 10h, et les conditions de grimpe sont parfaites. Je prépare les sacs afin de se mettre en mode « grande voie» : en effet, j’ai prévu de hisser nos deux sacs, d’une part pour ne pas trop fatiguer Bruno dans les longueurs raides à venir, et d’autre part afin que je puisse grimper en libre sur ce rocher fantastique, la plus haute falaise du massif ! Je noue mon sac à magnésie avec délectation, attache la corde de hissage à l‘arrière de mon baudrier, nettoie mes chaussons, et m’élance ! Quel bonheur de se sentir léger ici ! J’avance rapidement et effectue une grande longueur pour arriver au début de la traversée, au passage je jette un rapide coup d’œil au bivouac Bonatti, effectivement ce n’est pas large ! L’équipement est abondant et le rocher franc. Au tour de Bruno, après quelques démêlés avec les sacs à hisser, je le regarde avec circonspection dans le crux de la fissure, ne va-t ’il pas trop se fatiguer ? Nous avions fait de belles escalades dans les Préalpes, des arêtes aussi, de belles courses mixtes… toute cette expérience doit servir ici et maintenant. Il avance bien, me rejoint a au relais pendu plein gaz. La traversée vers la droite débute par un pas finaud, puis contourne l’angle à droite pour retrouver l’ombre. Changement d’ambiance pour ce relais à ombre et dominant le couloir de Frêneysie Pascale d’où nous vient le vacarme des chutes de pierre. Et c’est enfin la longueur clé, la fameuse fissure cheminée retorse. Ça commence par un petit surplomb où une lolotte bien placée épargne les avants bras. Malheureusement une crampe me prend au pouce gauche et malgré mes efforts pour me relâcher pour tenter d’enchainer la longueur en libre, je choisis la sécurité de faire des pauses : je ne veux pas me retrouver loin d’un point la crampe au bras ! Encore un pas pour rentrer dans la cheminée rayant le toit de fin de longueur. Je m’attendais à une renfougne sordide, et du fond de ma cheminée c’est avec un grand sourire que je fais coucou à Bruno, les 2 mains libres ! Un cri de bonheur retentit lorsque je rejoins ensuite le relais : fin des difficultés ! Du moins techniques….Puis je regarde Bruno se débattre dans la renfougne, un coup dans un sens, un coup dans l’autre… mais il a pris le pli de l’artif et progresse bien.

La fin de la chandelle réserve encore de belles longueurs, et son sommet est fidèle à sa réputation, exiguë à souhait ! Concentration pour ne pas échapper une chaussure. On troque les chaussons contre les crampons, puis un petit rappel nous mène à une goulotte de glace, le contraste est un peu violent après les dalles ensoleillées… Pour éviter de se décorder j’ai fait un nœud Dufour pour le rappel mais la première traction ne donne rien… Je regarde Bruno avec circonspection et je sens comme un reproche dans le choix du Dufour… En fait la corde est mouillée et coulisse mal, mais finit par venir, ouf! D’autant que les nuages gonflent derrière nous, la météo de la veille s’est trompée!  Une vieille corde nous guide et mène à un emplacement de bivouac où un copain avait passé la nuit, je ne l’envie guère. Les pentes mixtes qui suivent se font corde tendue au rythme de nos palpitants respectifs. Les prévisions météos ne donnaient pas d’orage pour aujourd’hui mais les grondements sur les Miage se font pressants lorsque nous débouchons sur l’arête sommitale. Un coup de grésil nous presse à descendre et le passage au sommet du Mont Blanc se fait le plus vite possible, accompagnés par les abeilles…

L’arrivée au refuge du Goûter de jour est appréciable et nous nous régalons d’un bon repas avec la satisfaction d’une grande course achevée. Évidemment nous avons une certaine fierté à dire d’où nous venons à des connaissances que nous rencontrons, mais les gardiens ne s’en préoccupe guère, ni même pour avoir des informations sur les conditions. Ça me fait un peu bizarre, il me semble que pouvoir partager des informations sur l’envers du Mont Blanc est important. Je m’en suis rendu compte à la préparation: disposer d’infos fraîches et fiables est difficile.

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Le lendemain, Bruno a la gentillesse d’aller récupérer son véhicule en Italie en transport en commun, cela me permet de revenir à temps chez moi pour préparer la course du lendemain, pour le coup anti mythique et inconnue : une arête perdue dans Belledonne en préparation au Cervin…Ce n’est que plus tard, le rythme de la saison m octroyant une pause, que je réalise progressivement ce que Bruno et moi avons vécu.

Cette course sans pareille est un voyage hors du temps et représente pour moi un aboutissement de mon activité de guide, mais surtout une aventure hors norme partagée avec Bruno!

Je me souviens avoir été impressionné lorsqu’ à mes débuts j’avais lu que le pyrénéiste Serge Casteran avait fait le Frêney en libre en guidant un client. Pour le falaisiste qui sommeille en moi j’ai la petite satisfaction de ne pas avoir tiré sur les pitons, même si j’ai dû prendre des points de repos dans la fissure cheminée clé, ma crampe au pouce m’arrangeait bien au fond!

 

Topo Hirondelles Jorasses

Accès

Depuis Lavachey (1650m) dans le Val Ferret italien. Le retour arrive 4km plus en aval dans la vallée, à Planpincieux. Rejoindre le bivouac Gervasutti (2833m) par un sentier qui démarre après le hameau de Frébouze. Il monte rive droite du torrent de Frébouze, le franchit au mieux, puis remonte des cordes fixes pour franchir une barre rocheuse sous l’ancien bivouac de Frébouze. L’accès au bivouac ne passe pas sur glacier, et finit par des cordes sous le bivouac.

Itinéraire

Du bivouac Gervasutti, redescendre les cordes, remonter au mieux le glacier de Frébouze en passant sous l’arête SE de la pointe des Hirondelles, puis sous son arête S. Rejoindre le col des Hirondelles.

L’itinéraire sur l‘arête peut s’adapter à gauche du fil ou sur le fil en fonction des conditions, la fissure Rey est le passage clé et obligatoire.

L’arête se décompose de 3 parties distinctes:

  • Un ressaut triangulaire, à remonter par des plaquages au centre ou sinon par l’arête ou en contrebas de l’arête côté val Ferret. (4+, 60°) A son sommet, descendre une douzaine de mètres jusqu’à la brèche en V caractéristique (anneaux).
  • Le ressaut médian, depuis la brèche en V, repérer 2 fissures,  remonter celle de droite, la fissure Rey (5+, A1), pitons en place et pitons en plus utiles. Ensuite soit emprunter une rampe à gauche puis revenir sur l‘arête à droite. Ou sinon emprunter la variante Gobbi (magnifique) : après la fissure Rey, passer un angle à droite, puis remonter sur 3 longueurs de beaux dièdres (5), qui mènent à la sortie de gauche du Linceul. Suivre ensuite la belle arête effilée.
  • La sortie se fait soit par des pentes neigeuses ou mixtes flanc est de l’arête (45-60°) ou par l’arête proprement dite.

Finir par l’arête de Tronchey pour rejoindre les corniches sommitales. Par mauvaise visibilité, attention le sommet est difficilement identifiable ainsi que le début de la descente.

Descente

Desecalader l’éperon sous la pointe Walker, rocheux puis neigeux. Traverser le replat glaciaire vers la droite (ouest) pour atteindre les rochers issus de la pointe Whymper au niveau d’une brèche et sous des dalles lisses. Les descendre en désescalade ou rappel (relais avec goujons tous les 25-30m). Prendre pied sur le glacier des Grandes Jorasses qu’on remonte légèrement pour aborder les rochers de Reposoir par le haut. On les descend facilement et quand l’arête se perd, désescalader ou faire des rappels sur chaines (goujons) côté SE, en passant au niveau d’un gendarme caractéristique. Descendre le glacier de Planpincieux en longeant le Rognon de la bouteille. Le refuge Boccalatte s’atteint par des cordes. On peut aussi si les conditions le permettent continuer à longer le Rognon de la bouteille (plus rapide). Suivre ensuite le sentier (échelles) jusqu’a Planpincieux.

Difficultés

Longue course variée d’une dénivelée de 1400 m; et d’un développé important. Cotation globale D+. Le passage de la fissure Rey est un cran au-dessus du reste de la course (5+/A1). Pour le ressaut triangulaire, on aura soit des plaquages soit du rocher par conditions sèches. Le rocher est bon et parfois moins bon, notamment au début de l’arête. Plusieurs passages nécessitent de maitriser l’assurance en mouvement, une des difficulté de la course consistant à bien maîtriser son horaire, pour être dans de bonnes conditions à la descente.

Horaires

Variables en fonction des conditions.

3h pour la montée au bivouac Gervasutti 9h à 11h pour l’arête, 5h pour la descente.

Matériel spécifique

Matériel de sécurité sur glacier. Un jeu de coinceurs, quelques pitons, 1 ou 2 piolets en fonction des conditions. Un réchaud si les plaques du bivouac en fonctionnent pas.

Carte IGN – 3630OT – Chamonix – Massif du Mont Blanc

Topo:

–      „Grandes Jorasse – face Nord“ de Julien Désécures

–      „Mont-Blanc, les plus belles courses – rocher, neige, glace et mixte“ de Philippe Batoux

Récit Hirondelles Jorasses

Grandes Jorasses 4208 m, arête des Hirondelles, D+

Les yeux rivés sur la face Nord, tout le monde voit la belle arête qui se dessine sur sa gauche, et qui monte directement au sommet de la pointe Walker. C’est une longue course complète dans un cadre fantastique : perchée au-dessus de la fameuse face Nord, entourée de glaciers tourmentés et dans un coin reculé du massif du Mont Blanc…

Mixte,  rocher et arête interminable sont au menu pour accéder au sommet mythique et incontournable des Grandes Jorasses!

Texte et photos : Arthur Sordoillet

Perché à un relais gazeux de l’arête des Hirondelles, j’entends soudain un bruit caractéristique: un piolet qui rebondit, puis qui plonge dans les abîmes de la face Nord …

“Mais quel c..!“ Une fausse manip destinée initialement à gagner quelques secondes dans cette longue course, et mon piolet est perdu!

Nous sommes au pied du passage clé de l’arête : la fissure Rey. D’un côté les nuages qui nous englobaient jusqu’à présent ont laissé place au soleil, ce qui regonfle le moral. Mais de l’autre la difficile fissure est mouillée, et parsemée de vieux pitons qui n’inspirent pas grande confiance. De plus, la perte de mon  piolet m’a quelque peu déstabilisé… Moments de doutes…

L’approche se fait depuis le Val Ferret, versant italien du massif du Mont blanc, un tout autre monde que celui de Chamonix; c’est une belle vallée ponctuée de hameaux de pierres entretenus impeccablement – quels maçons ces italiens ! – et surmontée sur sa rive droite par un versant himalayen, 2500 m de dénivelée! Cet hiver j’étais venu skié autour du refuge Bonatti situé rive gauche de cette vallée, juste au pied de la face Sud des Jorasses; l’impression de sauvagerie et de démesure m’avait tout de suite conquis, peut être un certaine ressemblance avec l’Oisans de mes débuts… L’approche de l‘arête est coupée par le nouveau et iconoclaste bivouac Gervasutti, atteint depuis le dernier hameau du Val Ferret, LaVachey. Il tient plus de la navette spatiale que du traditionnel ½ tonneau italien, et c’est avec un mélange de curiosité et de méfiance qu’on en pousse la porte. Ordinateur et plaques de cuisson équipent l’agréable espace intérieur, mais l’orage du soir met à rude épreuve l’étanchéité du toit! Quelques gouttes tombent du faîte en plein milieu du volume ou alors coulent sur le mur rond pour aboutir sur… les couchettes! Les grands moyens technologiques mis en œuvre contrastent avec ce défaut d’étanchéité que les vieux refuges n’ont pas forcément, sans compter l’absence de gestion des déchets humains… Nous avons monté un réchaud afin d’assurer le repas du soir, n’étant pas totalement confiants dans les nouvelles technologies. Et bien nous en a pris car les plaques de cuisson fonctionnant à l’électricité photovoltaïques étaient effectivement hors d’usage…Nous pensions être seuls au monde dans ce lieu particulier mais nous y rencontrons deux cristalliers chamoniards, et ils apprécient leur repas chaud grâce à notre réchaud. Ils nous expliquent leur passion, leurs techniques, échangeons sur la géologie et la courte soirée est simple et conviviale.

“J’ai toujours voulu atteindre de nouveaux sommets en empruntant la voie normale à la descente“. Jean Luc que je guide ici, est un alpiniste chevronné qui faisait déjà des grandes course d’arête il y a plus de 40 ans… je n’étais pas né ! Sa motivation est impressionnante.  J’apprécie son discernement lorsqu’il y a des choix à faire, son expérience de chef d’entreprise l’y aidant probablement. De plus, sa rigueur dans les relations humaines et sa fiabilité sont remarquables, ce qui fait que j’ai un grand plaisir à partager une aventure alpine avec lui.

Sa quête de grands sommets nous mène sur de belles courses classiques. Cette année, ce sont les Grandes Jorasses, sommet mythique s’il en est. Voici quelques jalons de sa riche histoire : en 1865, Whymper est obsédé par la Verte, toujours inconquise; au cours d’un périple alpin impressionnant, il fait la première de la pointe éponyme aux Grandes Jorasses afin de de repérer les flancs de la Verte, dédaignant la pointe sommitale des Jorasses, quelques mètres plus haut et finalement déflorée en 1868 par Walker.

En 1911 l’arête Ouest des Jorasses est gravie par Young et Knubel. Quant à la face Nord, l’entre deux guerre est une phase de grosses tentatives, notamment par Armand Charlet … et c’est finalement Meier et Peters qui gravissent l’epéron Croz en 1935. Trois ans plus tard, Cassin et sa troupe débarquent du col du Géant et d’un coup de maître emportent un des dernier grand problème des Alpes, l’éperon Walker. Notons ensuite la première hivernale de la Walker par Bonatti et Zapelli en 1963, et la première hivernale solitaire du même pilier par le japonais Hasegawa en 1979. La face Nord voit ensuite défiler le gratin de l’alpinisme : solos, hivernales, big wall, mixte moderne, tout se fait et la plupart des alpinistes souhaitent accrocher ce sommet mythique à son palmarès ! Quant à la discrète arête des Hirondelles, elle fut surmontée en 1927 par Adolphe Rey et consort. Le passage clé fut vaincu par Rey avec 3 pitons, performance qui laisse rêveur quant à l’engagement pris. Pour ma part, j’ai vraiment serré les fesses dans le crux de la fissure : la première section amène à 2 pitons couplés, et surmontés 5m plus haut par un friend coincé. Jusqu’à ce friend, des pitons à la tête cassée et pas de fissure visible: encore des moments de doute…

Finalement une montée en libre suivie d’un stopper mis à la volée sur lequel je me pends –jamais agréable- me permet d’attraper le friend coincé. Ouf, ça passe! Heureusement la suite est plus abordable, et la variante Gobbi tracée en 1943 recèle des dièdres impeccables pour rejoindre la suite de l’arête enneigée. Le système D s’impose : je passe devant avec le piolet de Jean luc et l’assure à la corde. Il utilise 1 bâton replié et scotché en guise de piolet, et ça ne marche pas trop mal apparemment!

Les 200 derniers mètres de l’ascension sont difficiles pour Jean Luc qui n’aime pas trop la cote 4000, mais la beauté des corniches sommitales nappées de neige fraiche lui fait oublier sa fatigue. Nous sommes enthousiastes aussi car c’est pour nous deux la première fois que nous foulons le sommet des Grandes Jorasses…

La descente est technique mais  nous sommes aidés par les goujons italiens pour les rappels, puis des névés tardifs pour la ramasse. J’entends encore sonner les grosses sur le pavage du hameau de Planpincieux, la bière n’est plus très loin! Affalés au bar, nous apprécions le calme de la vallée, 16h d‘efforts après la départ du refuge. “Ça c’est du cadeau d’anniversaire!“ s’exclame Jean luc, qui s’est vu offrir cette course pour ses 60 bougies …

Topo Gervasutti Ailefroide

Accès

L’approche de la paroi peut se faire versant Vallouise via le col de Coste Rouge (bivouac possible), mais il faudra porter le matériel de bivouac dans la voie. Côté Vénéon, on peut dormir au refuge de Temple Ecrins puis suivre le sentier de la voie normale du Coolidge jusqu’au lacet à gauche coté 2618m. On traverse alors vers la face en surmontant une petite barre par un couloir au début, repérage utile.

On peut aussi accéder au pied de la face en remontant le ravin de Cloute Favier, issu du glacier de Coste Rouge, par un terrain chamois rive gauche.

Itinéraire

L’itinéraire est assez évident globalement : attaque, couloir de Coste Rouge, Pilier Central, Dalles Grises, cheminées glacées. Le dernier mur se franchit par une cheminée fermée par un auvent caractéristique.

Une fois sur le glacier de Coste Rouge, attaquer à gauche du cône issu des Plaques et du couloir de Coste Rouge; au plus bas des rochers. Remonter une rampe ascendante à droite, qui rejoint une rampe ascendante à gauche (3). Buter sur un grand dièdre qu’on remonte par son fond puis par les dalles rive gauche (4+). Prendre pied sur une vire qui amène au couloir de Coste Rouge. Le remonter sur 15m, et le traverser au niveau d’une cascade. Remonter les rochers qui suivent (4) jusqu’au pied du Pilier Central, à l’aplomb d’une ligne de fissure-dièdre noire rectiligne évidente.

La remonter sur 25m (5+). Continuer par la fissure noire et souvent mouillée qui suit (5+), ou l’éviter par un crochet à droite par un râteau de chèvre (5+). Rejoindre puis suivre le fil du pilier au mieux (5 max). Franchir une brèche profonde et étroite caractéristique pour aborder la Tour Rouge, que l’on remonte directement (5, bon rocher). Du haut du pilier, redescendre à un collu neigeux pour accéder aux Dalles Grises. Monter faire relais là où elles se redressent. Plusieurs passages possibles ensuite. Monter globalement en ascendance à droite sur 50 m (relais intermédiaire possible), pour faire relais sur une petite vire au pied d’une fissure verticale (5+, beau rocher, protections tous les 6-7 m). Remonter la fissure puis continuer droit dans la dalle qui suit (mauvais golot de 1976), passer à droite d’un premier surplomb, puis à gauche d’un deuxième (55m, relais intermédiaire possible, 5-5+). Traverser à gauche puis monter droit pour rejoindre la Vire en Arc de Cercle (4, pitons, souvent mouillé ou verglacé).

Traverser à droite sur la vire (neige ou rocher pourri) pour rejoindre la première cheminée glacée. Plusieurs options, de gauche à droite : rive droite (5+); la cheminée proprement dite avec de la glace et rocher pourri (délicat); faire un crochet à droite pour rejoindre la cheminée à son 1/3 supérieur; ou faire un large crochet à droite pour rejoindre l’épaule la surmontant (4+).

Remonter une deuxième cheminée glacée soit par son fond, soit par sa rive droite (5). Suivre ensuite une rampe ascendante à gauche (4), passer sous un nez au rocher rouge caractéristique, et juste après remonter la cheminée finale surmontée d’un large auvent (50 m, relais intermédiaire possible 5, 5+). Traverser à gauche sous l’auvent dans du beau rocher mais souvent mouillé ou verglacé (pitons, 5+). Encore un peu de 4, puis sortir facilement par une rampe à gauche.

Si la cheminée de sortie est en trop mauvaise condition, on peut continuer la vire après le nez pour contourner par la gauche une grande plaque grise et lisse, 6a en fissure non équipé.

Descentes

Plusieurs descentes sont possibles, toutes en terrain délicat et demandant une recherche d’itinéraire.

Pour descendre côté Vallouise, suivre l’arête NE jusqu’à un couloir évasé du versant SE avant la brèche de Coste Rouge. Le descendre au mieux et finir par 1 ou 2 rappels sur la branche Orientale du glacier de l’Ailefroide. Remonter légèrement à l’Est pour rejoindre la voie normale de l’Ailefroide Orientale, puis le refuge du Sélé.

Pour rejoindre le Vénéon et éviter une navette si on en vient, plusieurs possibilités :

  • Descendre comme précédemment depuis l’arête faîtière, puis si l’état de la branche Orientale du glacier de l’Ailefroide le permet, le descendre rive gauche. Au bout du glacier, traverser plein Ouest devant le front du glacier ;
  • Ou, depuis la sortie, traverser les arêtes direction SW jusqu’au point culminant, l’Ailefroide Occidentale. Continuer sur l’arête pour passer le point 3930m, et atteindre la sortie des Plaques de glace. Descendre au mieux la facette Sud en terrain chamois se raidissant sur le bas (pas de rappel), pour rejoindre la branche occidentale du glacier de l’Ailefroide, à l’Est de la brèche des Frères Chamois.
  • Ensuite, remonter une pente de neige/glace sur 250 m jusqu’au col de l’Ailefroide, faire un rappel de 25 m puis une désescalade facile à main droite (face au vide). Rejoindre ensuite le glacier de la Pilatte à la cote 2780 m environ en passant sous le point 3069m, puis le refuge de la Pilatte.

Quoique tentante, la descente de l’éperon SE depuis le sommet de l’Ailefroide Occidentale est bien longue…

  • après avoir dormi au Sélé, franchir le col du Sélé par un terrain glaciaire.

Conditions

Il est courant d’avoir de la neige et glace sur les vires et dans les cheminées à partir des Dalles Grises : cela complique l’escalade, et étant orientée NW, les alternances de fonte l’après midi puis de regel nocturne, entrainent la formation de verglas. Un isotherme haut permet d’avoir un rocher mouillé plutôt que du verglas, mais est plutôt défavorable du point de vue des chutes de pierre. Une face sèche en cours de période de beau temps frais semble être le créneau optimal.

Le haut du Pilier Central et les Dalles Grises sont exposés aux chutes de pierres (nombreuses traces d’impacts), probablement liées au soleil de l’après midi qui tape sur la face. Il faut donc être sorti des Dalles Grises avant que le soleil ne fasse son apparition sur la paroi.

La face est partiellement visible depuis La Bérarde, et mieux visible depuis le Plan du Carrelet. On la voit bien aussi depuis la montée au refuge du Soreiller, l’éventuelle neige s’observe mieux car on est moins écrasé.

Difficultés

Longue course d’une dénivelée de 1050m; et d’un développé important. Techniquement les passages les plus durs ne sont pas extrêmes (5+), mais la glace et le verglas du haut de la face gênent souvent l’escalade. Globalement le rocher est bon, mais celui des cheminées glacées est parfois moyen. Quelque soit la descente choisie, elle est longue et demande de l’attention. Une des difficulté de la course consiste donc à bien maîtriser son horaire, pour être dans de bonnes conditions à la descente!

 Horaires

Ils sont très variables en fonction des cordées et des conditions!

Il est courant que les cordées bivouaquent à la descente… En condition sèche, des cordées efficaces et acclimatées peuvent gravir l’itinéraire en 6h30 environ. Cela demande de franchir la plupart des passages à corde tendue.

Pour les amateurs de grandes bambées, et à titre indicatif, notre parcours Bérarde-Bérarde nous a demandé 22 h, avec une descente pas optimisée, puis un retour par le col de l’Ailefroide.

Matériel spécifique

Plusieurs relais et pitons sont en place, prévoir de pouvoir les retaper n’est pas un luxe.

Prendre un jeu de friends, des micros jusqu’au numéro 3 Camalot (pour les adeptes du fast and light, le numéro 3 n’est pas indispensable, mais utile), des stoppers. Pitons au cas où. Si le haut de la face présente de la glace, ce qui est courant, une broche courte pourra aider à se sortir d’un mauvais pas…

Matériel de sécurité sur glacier.

Les chaussons d’escalade sont bien utiles dès le bas du Pilier Central, et nécessaires pour les Dalles Grises.

Des bloqueurs mécaniques apportent une relative sécurité lors des progressions à corde tendue.

Ascensions historiques et marquantes

Du beau monde se succède sur cet itinéraire :

  • Première ascension : Giusto Gervasutti et Lucien Devies : 23 et 24 juillet 1936
  • Première hivernale : Pierre Béghin, Pierre Caubet, Pierre Guillet, Olivier Challéat en 5 jours de février 1975
  • Solo : Patrick Bérhault en 3h30 (!) fin août 1979
  • Première hivernale solitaire : Christophe Moulin du 27 au 29 décembre 1992

Carte

IGN 3436 ET Meije-Pelvoux

Refuges

Aucun refuge n’a la vue directe sur la face, mais le refuge du Sélé est sur la descente habituelle et pourra donner des informations utiles.

Temple Ecrins : 00334 76 79 08 28

Sélé : 00334 92 23 39 49

Pilatte : 00334 76 79 08 26

Sur la toile

Une page bien renseignée, rien que pour cette voie : http://fcorpet.free.fr/Denis/Ailefroide.html

Autres possibilités

En rocher: le pilier des Temps Maudits, un cran plus dure et peu équipée.

En glace et mixte, les Plaques de glace constituent aussi une grande course de l’Oisans. Plus abordable, la goulotte Grassi sur la droite de la face, est assez classique. La goulotte Réactor à gauche des Plaques a été ouverte en 2014 : mixte moderne raide au programme.

Récit Gervasutti Ailefroide

Ailefroide Occidentale 3954m,face Nord Ouest, voie Devies Gervasutti,1050m, ED- (5+)

Ailefroide : Aile froide! Vue depuis la Bérarde, la face NW de l’Ailefroide, massive et imposante, fait effectivement froid dans le dos!…. La Devies Gervasutti remonte en plein centre la paroi, et constitue un itinéraire historique d’ampleur estampillé Grand Oisans Sauvage! Certains le surnomment la Walker de l’Oisans, ouverte deux ans plus tard, mais il se suffit largement à lui-même : éloignement et engagement, grande ambiance et difficultés variées sont au rendez-vous !

Texte et photos : Arthur Sordoillet

Pour les habitants du Vénéon, l’Ailefroide correspondait en fait à « l’Alpe Froide » située versant Vallouise, et cachée par cette montagne. La face NW se trouve haut perchée dans un vallon reculé et désert, lui conférant une austérité typique des faces Nord de l’Oisans. Elle est constituée d’une multitude de piliers, couloirs et facettes, sur 1km de haut par presque 1km de large ! Giusto Gervasutti trouvait que l’architecture de cette paroi combinait celle de la Civetta et celle des Grandes Jorasses: joli compliment! Il en mena la première ascension en juillet 1936,  encordé avec Lucien Devies, malgré une chute matinale en esquivant un bloc morainique déstabilisé : des côtes fracturées et trois dents ébranlées n’eurent pas raison de sa motivation : « Je vais être hors de combat pour de longs jours. Aujourd’hui, je n’aurai qu’à supporter la douleur… Il faut continuer pour que je fasse au moins une course ». Il fallait une sacrée détermination, car même maintenant chaussons aux pieds l’itinéraire est exigeant, notamment les fameuses Dalles Grises : s’y engager sans certitude de sortie ni d’assurage impose le respect au Fortissimo Gervasutti ! Deux jours furent nécessaires à la cordée pour venir à bout de la paroi, la neige et la glace présentes sur la moitié supérieure n’aidant pas les choses. Il est encore aujourd’hui courant d’en être gêné, sauf après une longue période de beau temps chaud. C’est qu’on frise les 4000 m mine de rien, et les vires supérieures gardent bien la neige…

Cette fin août 2015, malgré une semaine de beau temps après une chute de neige, nous attaquons l’itinéraire avec des doutes sur la faisabilité de l’escalade : la neige encore présente sur les vires et dans les cheminées ne va-t’elle pas trop nous gêner, et surtout les Dalles Grises seront-elles suffisamment sèches? Le départ de la voie ne pose pas de problème sur ce plan, c’est plutôt l’obscurité dont il faut s’accommoder pour trouver la bonne attaque. L’esthétique fil du pilier central qui suit est bien sec aussi, et il permet une belle escalade aérienne. Vues du pied, les Dalles Grises semblent exemptes de neige, mais notre ennemi le verglas se révélera bien perfide, difficilement visible et prévisible, et très glissant! Heureusement les coulées de verglas nous laissent un passage, les protections sont bonnes mais espacées. Une petite pensée à Pierre Beghin en tête dans ces mêmes dalles lors de la première hivernale en 5 jours de février 1975 : Pierre montait, râlait, et finalement surmonta les dalles au bout de plusieurs heures de lutte acharnée. Les vires et cheminées qui suivent nous demandent même de mettre les crampons, au moins on ne glisse plus sur le verglas! La cheminée de sortie est démente, raide et surplombant toute la face. Ouf voici enfin le soleil de l’autre côté! C’est là qu’il faut bien avoir anticiper la descente sous peine de perdre beaucoup de temps : plusieurs options sont possibles, toutes longues et nécessitant de la recherche d’itinéraire… C’est le lot de ces grands itinéraires de l’Oisans, et celui-ci en vaut bien la peine!

Topo Grande Casse Italiens

Itinéraires

L’approche se fait classiquement depuis Pralognan (les Fontanettes à 1640m), le refuge Felix Faure (2517m), puis le col de la Grande Casse (3091m).

Si on redescend la face à ski, il peut être intéressant de faire l’approche par Champagny en Vanoise, puis le refuge des Glières, ça permet d’observer la face avant l’ascension.

La Petite Face Nord est classique à ski. Elle constitue une approche accessible de la face dans un niveau de difficulté raisonnable.

Pente à 45° en moyenne. Sortie au point 3680 m.

La Face Nord Centrale est un peu plus raide que la Petite face Nord et plus glaciaire. Sortie à 50°.

Pour ces deux itinéraires, depuis le col de la Grande Casse, traverser à flanc à gauche au-dessus de la rimaye. Contourner une bande de rocher par la gauche ou la surmonter directement par des couloirs de neige.  Sortie vers 3770 m.

Le Couloir des Italiens est une référence en Vanoise. Il est régulièrement remonté à pied, mais les conditions pour le skier sont rares car il s’enneige difficilement.

Depuis le col de la Grande Casse, traverser à flanc à gauche au-dessus de la rimaye, traverser ensuite le plus rapidement possible la pente exposée sous les séracs du glacier suspendu. Remonter les pentes  puis longer le glacier suspendu sur la gauche. Par un goulet souvent en glace rejoindre une écharpe à gauche qui débouche juste à côté du sommet. Pentes à 50°/55°.

Du sommet de l’itinéraire remonté, rejoindre le sommet par l’arête. Beaucoup de skieurs descendent directement la face sans passer par le sommet. A pied, descendre par l’itinéraire des Grands Couloirs (passages à 45°). Si on descend par là à ski en cas de mauvaises conditions dans la face, il faut souvent attendre le début d’après midi pour que la neige transformée décaille car exposé Ouest.

Mentionnons aussi la goulotte Boivin Diaféra ou « Folie douce », située à l’aplomb du sommet.

Conditions

Itinéraires à envisager au printemps quand la face est suffisamment enneigée.

Le haut de la Petite face Nord est en fait NNE et voit le soleil très tôt le matin au printemps.

La face étant ouverte, elle est facilement travaillée par le vent.

Les Italiens se remplissent difficilement, il est donc difficile d’avoir de bonnes conditions pour le descendre à ski.

La face est peu visible depuis le vallée, mais on peut l’observer depuis le Mont Pourri.

Difficulté

Pentes glaciaires comportant crevasses, séracs, glace sous jacente. Les Italiens présentent des rochers que la neige a du mal à masquer. De grosses corniches surmontent la face.

La difficulté va croissante vers la gauche :

Petite face Nord : AD ou 5.1 à ski

Face nord Centrale : AD+ ou 5.2 à ski

Couloir des Italiens : D ou 5.4 à ski

 Dénivelée

  • Pralognan-les Fontanettes (1640m) – refuge Felix Faure (2517m) : 880 m
  • refuge Felix Faure – Grande Casse (3855m) : 1350 m

 Matériel technique

Le matériel de sécurité sur glacier.

Premières ascensions

  • sommet de la Grande Casse par les Grands Couloirs : W. Mathews, M. Croz et E. Favre, le 8 août 1860
  • Petite face Nord : les frères Puiseux et le guide J. Amiez, le 6 août 1887
  • couloir des Italiens : L.Binaghi et A.Bonacossa, le 6 août 1933. Première à ski intégrale : JM. Boivin en 1977.

Carte

IGN 3633ET : Tignes Val-D’Isere Haute-Maurienne

Topo

Toponeige Vanoise Edition Volopress.

Sur la toile

Refuge Felix Faure : http://www.coldelavanoise.refuges-vanoise.com/

Récit Grande Casse Italiens

Grande Casse, 3855m, Face Nord, AD à D

La Grande Casse, point culminant de la Savoie, est un sommet à fière allure  : « elle est élancée malgé sa masse » aurait pu dire Gaston! Bien visible depuis tout l’arc alpin, elle rentre dans la catégorie des grands sommets, même si la cote « 4000 » n’est pas atteinte…  Plusieurs beaux itinéraires glaciaires de caractère jalonnent la face Nord, envisageables en alpinisme classique ou skis aux pieds : ils laisseront un souvenir d’un bel alpinisme tranquille typique de la Vanoise.

Texte et photos : Arthur Sordoillet

Quand on s’en approche pour la gravir depuis Pralognan, la face Nord de la Grande Casse ne se dévoile qu’au dernier moment : au col homonyme, elle apparait soudain donnant une impression d’immensité : ouverte sur l’horizon, surmontant les sommets alentours, et d’une pente soutenue… Si on est de jour, il faut scruter les itinéraires pour emprunter celui qui semble en meilleur condition sur les trois envisageables : n’est-ce pas qu’une faible épaisseur de neige sur la glace sous-jacente du côté des Italiens? Les rochers affleurants ne risquent-ils pas d’augmenter la difficulté technique? Quelle est la qualité de la neige? L’état des séracs du glacier suspendu?… Les courses de neige et glace revêtent la plupart du temps un caractère aventureux, que l’on retrouve ici concentré sur trois itinéraires proches, et à l’heure du choix, le doute sur les conditions est toujours présent : c’est moins prévisible que du rocher!

C’est avec ces interrogations en suspens qu’on se lance alors dans l’ascension proprement dite. Lors de notre parcours, nous espérions que le couloir des Italiens serait en condition pour le skier mais la glace sous jacente invisible du bas et une neige travaillée nous avaient orientés vers la Face Nord Centrale, bordant à droite le glacier suspendu et moins raide. Le créneau pour les Italiens à ski n’est pas évident à trouver car en conditions peu fréquemment… La première à ski intégrale est due à JM.Boivin en 1977, je n’ose pas imaginer les difficultés avec le matériel de l’époque!… Une descente avait déjà été réalisée en 1971 par P. Vallençant, sauf l’écharpe de sortie, en mauvaise condition. Au terme d’un siège de quasi une semaine, Vallençant se lance dans la neige fraîche. Il tombe dans la pente fuyante, au-dessus du sérac, mais se rattrape grâce à sa fameuse technique du rouléboulé!… Sans les skis, les Italiens restent une course glaciaire de référence. A droite se trouve la classique Petite Face Nord, dont la partie supérieure présente une très belle pente soutenue et homogène, et qui en poudreuse peut se dévaler à vive allure…

 

Topo Face Nord Cervin

 

Informations pratiques

Accès

Rejoindre Täsch, où l’on gare sa voiture, puis Zermatt par le petit train. Traverser le village soit à pied soit en bus, pour prendre les remontées mécaniques menant à Schwarzsee. Si les remontées ne le desservent plus, on peut aussi prendre celles menant à Trockener Steg, pour rejoindre le sentier du refuge par une grande traversée descendante vers l’Ouest.

De Schwarzsee, emprunter le sentier qui mène à Hörnlihütte, quelques cordes à la fin. 2h.

Il est aussi possible d’accéder à Hörnlihütte via Cervinia (Italie), la descente se fera alors par l’arête du Lion.

Hörnlihütte a été rénové durant l’été 2014, et dispose d’un refuge d’hiver lors des périodes non gardées.

Itinéraire

Depuis Hörnlihütte, rejoindre un collu situé immédiatement au-dessus du refuge, au pied des premières cordes de l’arête du Hörnli. Traverser vers la face Nord pour accéder au glacier par une petite barre rocheuse (corde fixe), parfois franchissable en neige.

Une fois sur le plateau glaciaire, traverser au pied de la face et attaquer après être passé au pied d’un vague éperon rocheux, à l’endroit où la rimaye remonte. L’ attaque n’est pas évidente de nuit et sans trace. On remonte ensuite des pentes à 45° se redressant à 55°.

On se trouve sous des ressauts raides sous l’arête du Hörnli avec une grande pente suspendue à notre droite. Traverser en diagonale à droite pour rejoindre le haut droit de cette pente pour faire relais sur pitons au pied d’un ressaut. Il est souhaitable de voir clair à ce niveau afin de ne pas se tromper d’itinéraire. Escalader le ressaut par une belle escalade mixte, friend coincé, M4 sur 8 m environ. Puis remonter les pentes qui suivent pour buter sous un deuxième ressaut plus  long que l’on franchit (75°, M3 environ) pour rejoindre le pied de la rampe. Elle se remonte par du mixte facile et des ressauts à 75° max. Plusieurs pitons en place, belle ambiance.

A la fin de la rampe se trouve un resserrement rocheux que l’on remonte par un pas mixte en M4. De là plusieurs itinéraires sont envisageables en fonction des conditions et de la ligne que l’on veut suivre. La description qui suit correspond à celle de notre parcours fin octobre 2014. Laisser à gauche une belle coulée de glace qui se perd sous l’épaule de l’arête du Hörnli, et monter en traversée ascendante à droite pour rejoindre une belle coulée peu visible du bas. 10m à 80°. Relais en haut. On traverse ensuite sur 20 m environ dans du mixte facile, au dessus de rochers clairs visibles du bas (relais avec cordelette bleue). On se trouve sous une coulée à droite de celle grimpée, et à gauche d’un éperon noir et surplombant caractéristique. Atteindre le pied de la coulée, puis traverser à droite vers des pentes plus faciles. Rejoindre l’arête de Zmutt (1 pas de 3) puis le sommet italien.

Traverser ensuite vers le sommet suisse en se méfiant des corniches éventuelles.

 

Une retraite dans la face est délicate mais semble envisageable depuis le haut de la rampe, d’abord sur des pitons en place, puis ensuite sur abalakoff dans les premières pentes.

Descente de l’arête du Hörnli

La descente est longue, et l’on est souvent en terrain « montagne » exposé. Elle peut se désecalader entièrement (hormis les cordes fixes) en trouvant le bon cheminement. Les ancrages en place sont assez nombreux : cordes, goujons, pitons, broches…

Descendre tout d’abord les pentes sous le sommet suisse pour trouver les cordes. A la fin de celles-ci, suivre l’arête jusqu’à un piton tordu, à l’aplomb duquel on descend, pour rejoindre les pentes de l’Epaule, que l’on descend. Suivre ensuite le fil de l’arête, en utilisant des cordes en place dans un ressaut raide, situées à droite du fil en descendant. On arrive au-dessus de SolvayHütte (non gardé, 8 places environ, quelques couvertures), que l’on rejoint par des dalles. Sous le refuge se trouve un ressaut rocheux qui permet d’accéder à des pentes mixtes que l’on suit vers la gauche en descendant. On passe sur un râteau de chèvre au pied d’une paroi raide. Traverser à gauche au dessus d’un monolithe pour rejoindre un éperon couché (ne pas rester sur l’arête), et le désescalader sur environ 70m. Traverser à gauche pour prendre une bonne et longue vire, dont l’entrée se situe sous un petit éperon (il y a aussi une vire visible plus haut). On rejoint ensuite l’arête, dont on suit le fil. Un premier ressaut à descendre par le fil (corde en place), puis un deuxième à descendre par la droite, et enfin un troisième à descendre d’abord droit puis par la droite (ne pas aller aux installations électroniques). On rejoint ensuite un vaste champ d’éboulis que l’on descend en diagonale à droite, pour rejoindre une vire qui amène aux dernières cordes.

Conditions

Pour avoir de bonnes conditions pour cette course, on cherchera à avoir une face Nord fournie en glace mais sans neige fraîche, et une descente sèche, mais les deux ne sont pas évidents à concilier. Le rocher n’étant pas fabuleux, un isotherme 0° bas permet de réduire les risques de chute de pierres. De ce point de vue, le choix de la saison est lui aussi important car il est  préférable que le soleil ne touche pas la paroi. A savoir aussi qu’en bon pinacle isolé, le Cervin a droit au mauvais temps dès qu’il y a instabilité atmosphérique, d’où la nécessité d’avoir une marge par rapport à l’arrivée d’une perturbation.

 

Difficulté : TD/TD+ ou WI4+/M4/V, 1000m , course d’ampleur sérieuse qui nécessite de bonnes conditions, et qui fait appel à toutes les qualités d’un alpiniste.

Horaires :

approche : 1h depuis Hörnlihütte à l’attaque.

ascension : 7h à 12h en fonction des conditions. Plusieurs passages peuvent se grimper à corde tendue par bonnes conditions.

– descente : 4 à 7h.

Il est fréquent que les cordées dorment à SolvayHütte après l’ascension de la face Nord.

Matériel technique : plusieurs pitons et relais sont en place dans la rampe et les traversées qui suivent.

Prendre un jeu de friends de tailles petite à moyenne, quelques pitons dont des lames, des petites broches., ainsi que le matériel de sécurité sur glacier.

Des bloqueurs type Ropeman ou Tibloc apporte une relative sécurité lors d’une progression à corde tendue.

Carte  : Swisstopo 1348 Zermatt et Swisstopo 1347 Matterhorn.

Sites web :

– Site de Zermatt : http://www.zermatt.ch/ , comportant les horaires du train et des remontées mais aussi une webcam braquée sur le Cervin, qui permet de se faire une idée des conditions.

Récit face Nord Cervin

Face Nord du Cervin (4478m) 1000m, TD/TD+

Voie Schmitt

Massif du Valais (Suisse)

La face Nord du Cervin fait partie de ces itinéraires mythiques des Alpes, un maillon de la fameuse trilogie Eiger-Jorasses-Cervin !

Comment se construit la notoriété d’une face ? Très probablement son histoire, plus ou moins tragique, les hommes qui l’ont façonnée, les difficultés techniques et l’engagement bien sûrs, mais aussi la magie du lieu et l’esthétisme de la paroi…

Le Cervin  a quelque chose d’envoûtant : une belle pyramide élancée sortie tout droit d’un dessin d’enfant, obélisque isolé qui supplante les montagnes environnantes. Depuis Zermatt, le regard se pose naturellement sur la face Nord, et la magie opère ! Reste à trouver les bonnes conditions pour l’ascension, sans négliger la descente sur l’arête du Hörnli, fort longue…

La première ascension du Cervin a été réalisée le 14 juillet 1865 par une cordée de 7 personnes dont Edward Whymper. Elle a été réalisée par l’arête du Hörnli, voie de descente classique de la face Nord. C’est justement à la descente de cette première ascension qu’un drame survint : la cordée est entraînée par la chute d’un de ses membres, en direction de la face Nord. La corde casse, sauvant d’une mort certaine Whymper et deux guides.

Contrairement à d’autres montagnes comme l’Eiger, l’histoire est ensuite plus clémente, et la face Nord du Cervin est moins connoté au tragique.

A l’époque des trois derniers grands problèmes des Alpes dans les années 30, à savoir les faces Nord de l’Eiger, Jorasses et Cervin, celui-ci avait la réputation d’être difficile et dangereux, au point d’être considéré comme la course glaciaire la plus dure des Alpes orientales.

Dès 1923 une cordée part pour la face Nord, il s’agit des autrichiens Alfred Horeschowsky et Franz Piekelko. Ils progressent rapidement mais des chutes de pierres les contraignent à s’échapper vers SolvayHütte, petit refuge perché à 4000 m sur l’arête du Hörnli. On peut penser qu’avec de meilleurs conditions, la cordée aurait eu suffisamment de maîtrise pour venir à bout de la face, mais ça aurait probablement altéré le mythe !

Après un apprentissage dans le massif de l’Empereur (Autriche), Franz Schmid (26 ans) et son frèreToni (22 ans), sans le sou mais motivés, rejoignent Zermatt à vélo depuis Munich (Allemagne), la bagatelle de 500 km avec les bicyclettes de l’époque ! Ils transportent leur matériel, notamment des broches à glaces, utilisées pour la première fois en 1924 par Willo Welzenbach. Ces broches constituent la clé de l’ascension puisqu’elles leur permettront de s’assurer un minimum dans les pentes de glace. Ils attaquent le 31 juillet 1931, sous les longues vues de Zermatt qui scrutent leur ascension. Après 1 bivouac dans la face puis 2 nuits à  SolvayHütte suite à l’arrivée du mauvais temps, la face est vaincue et le retour des deux frères à Zermatt est un triomphe. Cette performance leur vaudra le prix olympique aux Jeux d’été de 1932 de Los Angeles.

Notons ensuite la performance de Walter Bonatti qui signe là son adieu au grand alpinisme : durant l’hiver 1965, il ouvre une directe solitaire hivernale dans la face Nord.

La voie Schmid voit ensuite le passage des grands alpinistes contemporains, souvent lors de la fameuse trilogie. Christophe Profit la remonte durant l’hiver 1987, après l’Eiger et les Jorasses, le tout en 42h !Puis Ueli Steck explose le temps d’ascension, après un entraînement spécifique et sans avoir reconnu la voie : 1h56 !

L’accès à la face Nord est rapide : une traversée glaciaire d’une petite heure depuis  Hörnlihütte suffit pour rejoindre l’attaque. La face est impressionnante et l’itinéraire ne saute pas aux yeux. Les difficultés techniques ne sont pas énormes si l’on suit bien les lignes de faiblesse, et si l’on dispose de bonnes conditions. Il s’agit de grimpe « sur les pieds », et de quelques pas mixtes. Le rocher n’est pas fameux mais on trouve quand même des pitons et relais dans la partie médiane de la face. L’arrivée au sommet italien est magnifique, et la traversée aérienne jusqu’au sommet suisse qui s’ensuit reste inoubliable ! Il ne reste plus qu’à gérer la longue descente de l’arête du Hörnli, au cours de laquelle SolvayHütte offre un repos -plus ou moins long- bien mérité !